Quand la techno part à l’assaut de la démocratie. Partie 2 : la Legaltech

Dans l’épisode précédent :

Nous avons découvert la Fintech et la Regtech, ces start-ups qui visent à fournir des services innovants dans le domaine de la finance ou proposent des solutions technologiques pour faire face à l’inflation réglementaire du secteur.

Dans cet épisode :

De la Legaltech à la justice prédictive

La Legaltech désigne les technologies qui permettent l’accès numérique à un service juridique. Il peut s’agir d’un document, d’une procédure ou d’une mise en relation avec un professionnel du droit. Si à l’origine le terme désignait des services en BtoB (outils de gestion mis à la disposition de cabinets d’avocats) les start-ups de la legaltech opèrent désormais en BtoC et s’adressent directement au justiciable qu’il soit un particulier ou une TPE/PME.

 

 

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Selon Bob Goodman et Josh Harder, la Legaltech pousse le milieu juridique à s’adapter en provoquant des phénomènes innovants au sein de quatre aires :

  • L’automatisation des processus de gestion, de comptabilité ou de facturation ;
  • La recherche légale en ligne qui facilite l’accès à l’information juridique en aidant le juriste à trouver plus rapidement la bonne loi ;
  • L’E-discovery qui permet de stocker, organiser et gérer les pièces électroniques des procédures en cours.
  • L’amélioration de l’expérience client qui se traduit par une disponibilité plus grande du juriste. Grâce au numérique qui l’assiste dans ses missions les plus chronophages, il peut libérer du temps et se recentrer sur le facteur humain.

Ces évolutions posent également la question de la tarification. En effet, si l’avocat voit son temps de travail diminuer du fait de l’automatisation de certaines tâches est-il toujours pertinent de facturer à l’heure ? (si cette question vous intéresse Le Juriste de demain a traité la question dans un article en deux parties qui sont ici et ). Ce qui induit une autre question : la Legaltech constitue-t-elle un péril mortel pour les professions juridiques et par voie de conséquence pour le droit et la démocratie qui s’est bâtie dessus (oui je vais un peu loin…) ?

Deux événements récents – le village de la Legaltech et Vendôme tech – semblent indiquer une inflexion de la position des décideurs vis-à-vis de la Legaltech. Souvent considérées comme ennemies ou concurrentes, les entreprises de Legaltech apparaissent aujourd’hui comme des acteurs incontournables (a fortiori en France) pour traiter de la dimension numérique de la question juridique.

Sous l’impulsion de la Garde des sceaux Nicole Belloubet, le Ministère de la justice a d’ailleurs présenté un plan de transformation numérique en trois étapes :

  • Renforcement du socle des équipements de la Justice, « avec la nécessité de consolider les infrastructures techniques parfois vieillissantes, d’augmenter les débits des réseaux (…), et de doter l’ensemble des magistrats d’équipements portables qui soient performants » ;
  • Développement d’applicatifs comme par exemple, en matière pénale, la numérisation de tout le parcours judiciaire, du dépôt de la plainte à la fin de la procédure ;
  • Accompagnement des personnels dans l’appréhension et la compréhension de nouvelles procédures numérisées.

Si l’on peut saluer cette volonté de la chancellerie qui vise, conformément au principe de mutabilité, à améliorer l’accessibilité et l’efficacité du service public, d’aucuns restent plus circonspects quant à l’accentuation de la dynamique visant à rendre la justice – selon les mots de la Garde des sceaux – « plus prévisible et plus intelligible ».

Cette prévisibilité, c’est tout l’enjeu de l’ouverture des données jurisprudentielles prévue par la loi Lemaire et étudiée par la mission de Loïc Cadiet dont le rapport : L’Open data des décisions de justice vient de sortir (signalons pour être complet le rapport de Guy Canivet, Premier président honoraire de la Cour de cassation, intitulé Justice : faites entrer le numérique). Celui-ci émet 20 recommandations :

 

 

La préoccupation majeure qui sous-tend l’ensemble des préconisations de la mission est celle du rapport entre publicité de la décision et confidentialité des justiciables. Antoine Garapon dans son article sur la question des Legaltech, de l’Open Data judiciaire et de la justice prédictive l’avait déjà mis en évidence :

Les Legaltechs rendent transparent un niveau de réalité qui était jusqu’à présent inaccessible. C’est non seulement toute la production qui devient transparente mais aussi le détail, juge par juge, argument par argument, partie par partie.

Or, si l’on peut y voir, pour reprendre les mots de Peimane Ghaleh-Marzban, directeur des services judiciaires du ministère de la Justice, une chance pour les magistrats comme pour les citoyens en ce que l’Open Data judiciaire va permettre de favoriser le développement de la conciliation, il s’agit aussi de « trouver le bon équilibre » entre transparence et respect de la vie privée.

Encore une fois, le numérique n’est pas la panacée mais bien un pharmakon. L’innovation, peut-être encore davantage, en matière judiciaire repose sur la mesure, l’éthique et une régulation raisonnable. Mais plus qu’un algorithme éthique c’est plutôt une déontologie du codeur qu’il s’agit de développer au même titre qu’une data literacy des usagers, une culture critique des algorithmes qui permette à chacun de comprendre et de prendre du recul quant aux mécanismes à l’oeuvre dans les services innovants comme la Legaltech.

 

La question n’est pas tant celle de craindre l’ubérisation du droit ou les dérives totalitaires d’une justice prédictive que de les prévenir en cessant d’opposer les anciens et les modernes. Il n’y a pas de vieux monde et de nouveau monde, il y a des acteurs traditionnels qui doivent se saisir des opportunités que leurs offrent les technologies de la Legaltech afin de construire des partenariats réactifs et créatifs dans le souci permanent et toujours renouvelé des intérêts de leurs clients.

Pour conclure cet article, et avant le prochain sur la civictech, je souhaite laisser le dernier mot à Robert Badinter, Ministre de la Justice sous François Mitterrand, qui en 1982 disait :

Grâce à l’informatique, on libérera les magistrats d’un certain nombre d’heures consacrées à la recherche. Il reste que cela ne remplacera jamais les Hommes.

De la complémentarité vous dit-on, des moyens pas des fins…

A la semaine prochaine.

 

Quand la techno part à l’assaut de la démocratie. Partie 1 : la Fintech

Il est communément admis que nos démocraties occidentales s’inspirent pour une part du modèle politique athénien et pour une autre du droit romain. Nous pouvons également convenir que l’apparition des technologies de l’information et de la communication a contribué à produire des changements fondamentaux de paradigmes productifs et sociaux.

Comme l’explique Jeremy Rifkin, si la convergence de la presse et de la machine à vapeur puis de l’électricité, la téléphonie et du moteur à combustion interne ont permis la première puis la deuxième révolution industrielle, la convergence des technologies de la communication, comme Internet, et des énergies renouvelables semble en faire émerger une troisième.

Or, de la même manière que les associations successives d’un mode de production énergétique et d’une technologie ont entraîné l’inscription progressive du monde moderne au sein de l’économie de marché, il apparaît que les sources, antiques ou plus récentes, de nos sociétés se voient interrogées par la fameuse « disruption » numérique.

On voit alors fleurir les termes contractés de Fintech, de Legaltech ou de Civictech : petit tour d’horizon.

De la Fintech à la Regtech 

Commençons à rebours et penchons nous sur l’introduction de la technologie au sein du monde de la finance. L’expression Fintech désigne l’industrie financière et, par extension, les entreprises « innovantes » qui proposent des services financiers.

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La Fintech sonne-t-elle le glas de la finance de papa?

On distingue :

  • Les Fintech BtoC (business-to-consumer) qui s’adressent au grand public. C’est le cas des « néobanques », des cagnottes en ligne ou encore des outils de gestion des finances personnelles.
  • Les Fintech BtoB (business-to-business) qui s’adressent aux entreprises.
  • Les Fintech BtoBtoC (business-to-business-to-consumer) comme les plateformes de crowdfunding.

Les Fintech sont généralement des start-ups qui cherchent à capter les parts de marchés des banques ou des grandes entreprises technologiquement en retard. Néanmoins, ces start-ups jouent plus souvent le rôle de facilitateur et concurrencent moins les établissements financiers qu’elles ne les forcent à innover. Aussi, il est assez fréquent de voir les banques investir le domaine (on pense à Proximea de la Banque Populaire ou au projet Innov&Connect de la BNP Paribas).

Si l’enquête de EY pour le Trésor de sa Majesté a mis en évidence l’importance des Fintech au sein des places financières anglo-saxonnes et asiatiques, la croissance du secteur au sein du marché hexagonal est plutôt bonne. Après une baisse en 2016, la Fintech semble de nouveau attirer les investissements. Ils devraient atteindre les 8 milliards de dollars en 2018.

Fintech
WSJ dataviz

 

Au sein des Fintech on peut également signaler les Insurtech, soit les entreprises qui s’attachent à innover dans le domaine de l’assurance (pensez aux comparateurs) et les Regtech.

Ces dernières proposent des solutions technologiques pour répondre à l’inflation réglementaire qui fait suite à la crise des subprimes, à l’accroissement du rythme de remise des reportings réglementaire et à la mise à jour constante des dispositifs relatifs. Il s’agit également de garantir la cohérence des données remises aux régulateurs mais également aux nouveaux besoins des nouveaux établissements que sont les Fintech. La boucle est bouclée.

Les Regtech, plus encore que les Fintech, investissent massivement le Big Data. Leurs business model s’appuie bien souvent sur une connaissance fine des données bancaires, financières voire personnelles. Ce qui n’est pas sans poser la question de la confiance, de la confidentialité et de la souveraineté des données – a fortiori si ces entreprises proposent des services en SaaS (software as a service) qui impliquent une gestion dématérialisée de celles-ci (cloud computing) – comme le relève l’autorité britannique Financial Conduct Authority (FCA) au sein de son appel à contribution pour soutenir le développement et l’adoption des Regtech par les acteurs financiers.

Il semble dès lors appartenir au régulateur de développer des outils de surveillance, de détection et d’intervention pour éviter tout dérapage de la part de ces nouveaux acteurs mais également à ces derniers de savoir intégrer, au sein de leurs pratiques, une certaine éthique professionnelle.

La semaine prochaine nous découvrirons les Legaltech.

 

 

Faut-il tuer les GAFA (M-NATU)?

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La question de l’ouverture des données publiques relève d’un mouvement volontariste global d’amélioration du modèle urbain par la technologie. Celui-ci repose notamment sur l’utilisation de données personnelles, lesquelles sont majoritairement entre les mains des géants du web regroupés sous l’expression désormais consacrée de GAFA.

La fuite des données chez Uber, le bug de Google, le modèle social d’Amazon, l’évasion fiscale favorisée par AirBnB, la faille dans la mise à jour d’OS x, l’influence politique de Facebook ou encore le contrôle potentiel a posteriori et à distance de Tesla sur les voitures qu’il vend contribuent à la prise de conscience, par le grand public, du pouvoir des grands groupes de la Silicon Valley.

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Assiste-t-on, aujourd’hui à une prise de conscience citoyenne et politique de l’importance à protéger les données personnelles et à défendre un modèle soucieux de s’affranchir de la prééminence de ces plateformes ?

Paradise paper et repentis

Depuis quelques mois les scandales concernant les grands groupes technologiques, que l’on a pris l’habitude de réunir sous l’expression de GAFA(M-NATU), se succèdent. Les récent Paradise papers, dernier exemple d’évasion fiscale à grande échelle, a une fois de plus éclaboussé ces géants du web. En effet, il est apparu que ces derniers localisent juridiquement la source de leur revenu sur un territoire à la fiscalité avantageuse. Cette optimisation participe des bénéfices de ces entreprises et contribue de ce fait à leur avance technologique.

La nouveauté de la contestation réside peut-être moins dans les discours sur les GAFA que sur ceux qui les prononcent. Ainsi, aux critiques portées par des militants comme Jérémie Zimmermann et Benjamin Bayart (La Quadrature du Net), Olivier ErtzcheidEvgeny Morozov, Andy Müller-Maguhn, Jacob Appelbaum, Aaron Swartz, Dominique CardonLawrence Lessig ou Tristan Nitot se joignent désormais les voix de ceux qui ont bâti ces empires… et qui le regrettent.

Justin Rosenstein, créateur du « like » de Facebook, s’attache désormais à se sevrer des réseaux sociaux tout en dénonçant les « effets psychologiques » des médias jouant sur l’économie de l’attention. Tristan Harris, ex-ingénieur de Google, est quant à lui devenu un gourou de la detox digitale et s’attaque aux « technologies addictives ». Certains esprits chagrins pourraient voir dans ces nouvelles figures des opportunistes. Il apparaît en effet, que les deux personnes suscitées ont respectivement lancé une start-up et une ONG… Honni soit qui mal y pense

Sincères ou non, ces discours critiques s’avèrent être de plus en plus audibles. L’hégémonie des GAFA semble être remise en question.

Doit-on tuer Google… 

On a pu le voir avec le lamentable incendie criminel du FabLab Grenoblois « La Casemate », et le communiqué publié (sur un site internet d’ailleurs), les GAFA – « Pourtant se sont Google, Amazon, Facebook, Apple, qui programment la toile et s’y enrichissent. » [sic] – peuvent aussi être utilisés comme l’incarnation d’un rejet total (et excessif) des travers du progrès technologique et de la société numérique. Aussi semble-t-il utile de ne pas s’égarer dans une condamnation globale d’un web perçu comme corrompu par les GAFA et irrécupérable, mais plutôt de chercher à reprendre le pouvoir aux géants de la Silicon Valley.

… ou lui reprendre le pouvoir ?

Comme l’expliquait Edward Snowden dans une interview au Spiegel :

A company should never be deputized to do the work of a government. They have entirely different goals, and when you start crossing those lines that creates unintended consequences at unforeseen costs. Of course, companies can assist the government in terrorism investigations. But to see company records for example, they should have to convince a judge. I think this is where it gets quite dangerous, when we say: Google, you are the sheriff of the internet now. You decide what the law is.

Le problème réside donc dans le pouvoir que nous donnons aux GAFA davantage que dans le pouvoir qu’ils possèdent réellement. S’il apparaît – comme le prouvent les récentes nominations d’ambassadeur au numérique au Danemark ou en France – que les pouvoirs publics ont un rôle essentiel à jouer dans la régulation des plateformes (mais également dans leur sanction), il appartient aussi aux citoyens de prendre leur part de responsabilité.

Comme l’explique le président de l’Arcep, Sébastien Soriano il s’agit moins d’agir sur les symptômes de la domination des GAFA que sur leurs causes :

Il faut déterminer quels sont les leviers de régulation à mettre en place pour rouvrir le jeu, faire émerger des alternatives aux Gafam respectueuses des droits humains et des valeurs qui sont les nôtres.

Ces alternatives, tel que le logiciel libre, les FAI associatifs ou encore la défense des communs, sont d’ores et déjà portées par des associations comme April, la Fédération FDN, Framasoft et son projet Contributopia ou encore Savoirs Com1.

Liberté et numérique

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Intervention prononcée lors de la table ronde : « Que valent les valeurs de la République? »  Entretiens territoriaux de Strasbourg organisés par le CNFPT-INET

Retrouvez l’intégralité de la table ronde et mon intervention (à 1 heure 19) en cliquant sur le lien: https://video.cnfpt.fr/ets-2017/que-valent-les-valeurs-de-la-republique-aujourdhui 

Monsieur le Ministre d’Etat, mesdames et messieurs, mes cher.e.s collègues

De quoi débattons-nous aujourd’hui ? De la compatibilité des valeurs de la République avec le monde moderne. Quoi de plus moderne que le numérique ? Quels sont donc ses rapports avec la liberté ? Pour être simple, je dirai que nous sommes, un peu, et là je ne suis pas moderne, dans le cas de la langue d’Esope. Le numérique peut-être la meilleure et la pire des choses.

Que l’on parle des salons littéraires, des écrivains du XIXe ou de Vanity Fair, l’homme et la femme – ce n’est pas une nouveauté – ont toujours cherché à offrir à la société, une image améliorée. Aujourd’hui cependant, l’image que l’on peut donner ne passe plus par un jeu de mot bien trouvé chez madame de Sévigné, elle passe par les réseaux sociaux.

Le principe n’a pas changé, je me mets en scène pour me valoriser. Cependant, cette valorisation, et c’est l’innovation, est davantage soumise à la contestation. En effet, autrefois il suffisait de participer activement à une chasse et vous étiez considéré comme un bon cavalier. Aujourd’hui, une photo de vous, digne sur un pur-sang, peut se voir immédiatement commentée d’une image de vous chutant d’un dromadaire.

C’est là la première limite qu’apporte le numérique à notre liberté : notre image et sa justification sont fragilisées. Aussi, nous en sommes en permanence amené à produire de nouveaux contenus sinon pour nous légitimer, du moins pour exister. Et grâce au quantified self – qui mesure nos traces comme les battements cardiaques ou les kilomètres que nous courrons – nous pouvons même publier nos données corporelles, intimes. Se dévoiler ainsi ne nous libère pas. En nous soumettant volontairement au commentaire et à la notation, nous devenons à la fois les artisans et les sujets d’une société du « voir sans être vu ».

Ainsi, non seulement nous participons activement de notre aliénation mais nous contribuons également à notre marchandisation. En effet, le but de Google, Amazon, Facebook, Apple ou Microsoft, les fameux GAFAM, n’est pas d’améliorer nos vies. C’est bien de s’enrichir grâce aux données que nous leur fournissons en utilisant leurs services. Ces données conduisent à notre classification marketing et nous voyons ainsi apparaître sur les écrans de nos smartphones, tablettes ou PC, des pubs de plus en plus ciblées.

Nous voyons ici la deuxième limite du numérique à notre liberté : nous ne pouvons plus évoluer sans être tout le temps tracé, géré, surveillé. Or, cette captation massive de nos données personnelles profite également aux états. Comme l’ont démontré le programme PRISM, la guerre en Libye ou les révolutions arabes, le contrôle d’Internet et sa surveillance constitue aujourd’hui une troisième forme d’atteinte aux libertés.

Si une réglementation des plateformes semble nécessaire afin de limiter le cyber-harcèlement, les actes antisémites, racistes ou homophobes trop souvent favorisés par l’anonymat, il apparaît tout aussi important qu’Internet puisse demeurer l’instrument de libération du dissident, d’information du journaliste ou plus généralement d’amélioration du processus démocratique.

Car le numérique n’est pas seulement la négation de la Liberté. Méfions-nous des discours techno-béats comme nous nous gardons des technophobes. Comme l’écrit Jean Dutourd : « La liberté se construit chaque jour, elle oblige sans cesse à choisir son chemin, à veiller à son propre destin, à penser, à être vigilant ou énergique, à accomplir des actions difficiles ». Il est de notre devoir citoyen de nous rappeler chaque jour qu’un grand pouvoir implique de grandes responsabilités et choisir de devenir davantage que les consommateurs, les acteurs du numérique.

Que nous soyons un ministère, une collectivité ou un individu, privilégions des logiciels et des systèmes d’exploitations libres, formons-nous à la programmation pour mieux comprendre les outils que nous utilisons, chiffrons nos échanges afin d’améliorer la protection de ceux qui essayent d’échapper à la censure de pays totalitaires. Enfin, tâchons de toujours porter sur le monde un regard bienveillant mais critique.

Pour conclure sur une note plus positive, nous ne pouvons que saluer les initiatives Open Data de l’Etat et des collectivités qui participent de l’innovation et conduisent à des réussites individuelles, inséparables, selon vos mots, Monsieur le Ministre d’Etat, de la réussite nationale. Ces ouvertures des données publiques font, en permettant à la Nation d’accéder à la matière qu’elle a produite, la brillante démonstration que « Liberté » peut aussi rimer avec « numérique ».

Merci de votre attention.

Le Troll, un ami qui vous veut du bien (ou presque). Partie 2 : l’instrumentalisation médiatique du Troll

Il n’y a pas d’exercice du pouvoir sans une certaine économie des discours de vérité fonctionnant dans, à partir de et à travers ce pouvoir. Nous sommes soumis par le pouvoir à la production de la vérité et nous ne pouvons exercer le pouvoir que par la production de la vérité. (…)

Pour marquer simplement non pas le mécanisme même de la relation entre pouvoir, droit et vérité, mais l’intensité du rapport et sa constance, disons ceci : nous sommes astreints à produire la vérité par le pouvoir qui exige cette vérité et qui en a besoin pour fonctionner ; nous avons à dire la vérité, nous sommes contraints, nous sommes condamnés à avouer la vérité ou à la trouver. Le pouvoir ne cesse de questionner, de nous questionner ; il ne cesse d’enquêter, d’enregistrer ; il institutionnalise la recherche de la vérité, il la professionnalise, il la récompense. Nous avons à produire la vérité comme, après tout, nous avons à produire des richesses, et nous avons à produire la vérité pour pouvoir produire des richesses. Et d’un autre côté, nous sommes également soumis à la vérité, en ce sens que la vérité fait loi ; c’est le discours vrai qui, pour une part au moins, décide ; il véhicule, il propulse lui-même des effets de pouvoir.

«  Il faut défendre la société », Michel Foucault, Cours du 14 janvier 1976, éd. Gallimard Le Seuil, coll. « Hautes Etudes », 1997, p.22

Nous postulons ici, non pas que les études sur le troll sont fausses, mais que le troll est moins une figure que des usages dans des espaces. Comme nous allons le démontrer, les études opérées jusqu’à maintenant sur la figure du troll ne s’attardent que sur l’individu opérant et contribuent ainsi à entretenir l’argumentaire d’un discours politico-médiatique qui tend à faire du troll l’ennemi, le criminel de la cité numérique et menace pour l’espace public.

Le discours médiatique sur le troll comme créateur d’une panique morale

Dans son article « representation of “trolls” in mass media communication : a review of media-textes and moral relating to “internet trolling” »[1]  Jonathan Bishop note que le terme de « trolling internet » est celui du jargon informatique qui s’est le plus répandu au XXIe siècle[2].

Le chercheur explique que cette expression a servi (et nous l’allons montrer tout à l’heure) aux politiciens en mal d’ennemis à combattre et a permis aux médias de créer les conditions d’une panique morale produisant divertissement et intérêt aux audiences[3].  L’auteur note également une évolution de la signification du terme au sein du discours médiatique. Celui-ci a, en effet, évolué entre les années 90 et 2010 passant de moyen de provocation des autres pour l’amusement mutuel[4] à abus des autres dans un but de satisfaction personnelle[5]. Il se propose alors, et nous avec, d’explorer la couverture médiatique induisant cette construction afin de la discuter du point de vue de la stéréotypisation, des théories des personnages et de l’audience[6].

Historique de l’acception moderne de la figure du troll

La première occurrence médiatique, au sens large, du terme troll apparaît dès 1995 dans le dictionnaire des termes internet le Net Lingo. Troller y est alors défini comme « l’acte de poster un message sur un forum ou un blog. Lequel exagère l’élément d’un sujet afin de piéger un débutant en l’invitant à dénoncer cette erreur volontaire »[7].

L’origine de l’emploi en informatique du terme (nous avons déjà signalé nos hypothèses quant à ses origines étymologiques) serait, elle, à rechercher du côté de l’armée étasunienne. Robert Wilcox signale en effet que le terme qui se retrouvait dans l’expression : « trolling for migs »[8] était en usage chez les pilotes de la navy pendant la guerre du Vietnam. Il servait alors à désigner une pratique consistant à provoquer le pilote adverse afin d’identifier ses forces et faiblesses[9]. Au regard de cette explication historique on peut en déduire que le trolling est destiné à aider les novices à s’intégrer à la communauté en étalant aux yeux de tous leurs forces et faiblesses argumentaires. C’est du moins la position que défend Amy Jo Kim dans son ouvrage, Community building on the web[10].

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Les premiers cas de traitement du troll comme sujet journalistique apparaissent quant à eux dans les années 2000 avec le développement de la pratique dite de « RIP trolling », un abus de langage pour désigner des pratiques de hating, de flaming, de hating ou même simplement des farces douteuses sur des pages consacrées à honorer la mémoire d’un disparu[11] en ligne (l’impossibilité de créer les conditions d’un débat sur des espaces de deuil semble évidente). L’un des cas les plus notables est sans doute celui du suicide de Mitchell Henderson, à Rochester, Minessota en 2006. Le lendemain du suicide par balle de cet élève de cinquième, ses camarades créent une page MySpace en sa mémoire. L’un d’entre-eux poste le lien sur le forum nécrologique MyDeathSpace.com. La page de Mitch attire alors l’attention de /b/tards, individus évoluant sur la page random du forum d’images 4chan[12]. La page est alors hackée et les cyber-harceleurs s’en donnent à cœur joie durant près d’un an et demi : ils remplacent la photo de Mitch par sa version zombie, postent de la pornographie, téléphonent à ses parents[13]. Dans ce cadre sensible de deuil et de douleur, l’amalgame est rapidement fait entre troll, flamers, haters et farceurs par les médias de masse afin de créer les conditions d’une indignation populaire.

Éléments de définition différenciée

Avant d’étudier les conditions de création de ce que Bishop nomme la « moral panic »[14] il convient de s’attarder quelques instants sur les définitions des éléments susnommés et sur leurs perceptions par le grand public. Pour se faire nous avons réalisé un questionnaire[15] sur Google doc auquel 142 personnes ont répondu. La diffusion du questionnaire s’est faite à travers les réseaux sociaux (LinkedIn, Facebook et Twitter) dans un premier temps auprès du réseau personnel de l’auteur puis, grâce au partage, auprès des réseaux des contacts de l’auteur. Sobrement intitulé « Le Trolling » celui-ci avait pour but d’analyser la perception qu’avait le grand public du disrupteur numérique et de ses actes.

Les personnes interrogées sont en majorité situées dans la tranche d’âge 12-30 ans (83%) et impliquées professionnellement et/ou personnellement dans le secteur du numérique (respectivement 55,6% et 85 ,4%), 93% ont déjà entendu parler du trolling.

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Une série de questions du formulaire concernait la distinction entre les figures singulières du web participatif. Le constat que nous pouvons opérer dès lors est que le public interrogé soit un public d’amateurs éclairés ou de professionnels opèrent, contrairement aux médias, en grande majorité, la distinction entre troll et hater (78,2%), flamer (38% – 53,5% ne connaissant pas le terme), spammer (87,3%) et flooder (66,9%).

Au regard de ces éléments nous nous proposons d’établir une rapide définition de ces figures :

  • Le hater: comme le laisse deviner l’origine verbale de ce terme substantivé, le hater est celui qui agit avec malveillance, qui dépeint un sentiment de haine. Il opère selon une attitude discriminatoire envers un interlocuteur et émet une opinion controversée, le plus souvent affiliée à un tabou doxique.
  • Le flamer: le flamer est celui qui tient ce que l’on appelle « propos inflammatoires », il poste des messages hostiles dans une discussion avec pour intention de créer un conflit. Le flamer ne cherche ni la controverse, ni le débat. Sa motivation est davantage psychologique que dialectique : il cherche à s’imposer par la force.
  • Le spammer: comme l’indique son nom, le spammer est celui qui envoie des spams ou « pourriels » si l’on s’en tient au mot-valise de l’Office québécois de la langue française. Le spammer poste donc des messages indésirables, le plus souvent commerciaux. Il peut le faire par mail mais également sur les réseaux sociaux et les forums de discussion. Son but est moins de perturber que de rentabiliser.
  • Le flooder: le flooder est celui qui pratique le flood, une action malveillante qui consiste à envoyer une importante quantité de messages répétitifs inutiles, sans rapport avec le sujet initial ou dépourvus de sens. Le but du flooder est de nuire à la lisibilité du dispositif collaboratif en obligeant l’utilisateur à utiliser le moteur de recherche ou à parcourir un fil de messages inutiles.

Or comme nous allons le démontrer, les médias de masse réduisent ces figures singulières et entretiennent une confusion avec celle du troll, appellatif plus séduisant et mobilisateur d’un imaginaire plus riche.

La stéréotypisation du troll

Entre 2010 et 2011, les médias de masse s’emparent du terme de troll et l’emploient sans discernement pour qualifier un cyber harceleur, un hater, un flamer ou même seulement un personnage grossier et ce particulièrement pour traiter des « RIP trolling ». Ils se contentent alors de déplorer, condamner sans s’interroger sur les motivations, les intentions réelles de ces individus[16]. La confusion ainsi opérée permet aux médias de masse d’offrir à leur audience un stéréotype facilement explicable, convocable et adaptable.

Le personnage transgressif ainsi fabriqué permet alors aux médias d’offrir une source de sensationnel et de situation à fort potentiel d’audimat. On peut apparenter le traitement médiatique du troll à celui du terroriste[17]. Ce terme, employé comme statut permet au discours journalistique d’opérer une manipulation désémentisante lui permettant d’appliquer le terme pour qualifier par exemple le cyber harceleur de la page mémorielle de Natacha MacBryde, Sean Duffy[18]. Contrairement à nous, Bishop développe l’idée du trolling comme appellatif générique et argue que le flaming ou le hating n’en sont que des variables bonnes ou mauvaises. Il en fait d’ailleurs la démonstration en établissant une classification.

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Cette taxinomie somme toute précise et détaillée nous apparaît sinon fausse du moins inexacte pour deux raisons. En définissant le troll comme conduit par des forces chaotiques et cherchant à s’amuser, Bishop fait fi de l’intentionnalité inhérente au trolling et de l’importance de la dissimulation par le troll de cette dernière. De plus, en le distinguant d’autres figures tel que le « snert », le « big man » ou le « ripper », le chercheur semble omettre que les qualificatifs dont nous traitons pour distinguer le troll d’autres singularités sont reconnues et acceptées par les internautes : elles sont nées en ligne. Il paraît alors difficile d’établir une classification qui ne renverrait pas à des individualités normalisées.

Représentation médiatique du troll

Cette condamnation médiatique du troll comme anormalité amorale par les médias de masse trouve son explication dans la demande de l’audience d’une couverture de sujet contribuant à réassurer leurs valeurs[19]. Aussi, le trolling n’est-il présenté que sous un aspect négatif de harcèlement afin de convoquer soit la figure du troll comme hideuse ou ridicule créature fantastique, soit celle du nerd boutonneux, pathétique et méprisable ainsi que nous le prouvent notamment les illustrations de Lucy Pepper pour le Guardian[20] et celles qui suivent :

En d’autres termes, le discours médiatique de masse ne présente le troll que comme un problème à résoudre.

En agissant ainsi, les médias contribuent à la construction de la figure d’un troll terroriste de l’expression en ligne. Bishop signale trois point de vue distincts induits par les différents construits médiatiques : les natifs du numérique perçoivent une mauvaise utilisation du terme ; les groupes de contre-culture s’amusent ou se jouent d’être ainsi nommés ; le commun des mortels ressent le trolling comme une menace pour sa propre sécurité[21].

La monstration d’une figure transgressive ainsi stéréotypée contribue de la constitution d’un scandale capteur d’attention. L’idée générale est alors de présenter les internets comme un danger et comme l’écrit Valérie Steeves, de créer une panique morale fondée sur la représentation de la portée de la surveillance des parents et la capacité de ces derniers à protéger leurs enfants de ces dangers inconnus. La peur vient de l’incompréhension des  nouvelles technologies par les anciennes générations[22].

Étude de cas

Il s’agit dès lors d’opérer avec Bishop, une analyse comparative des traitements réservés au troll par les médias de masse. Et ce non seulement afin de mettre en exergue une représentation basée sur la peur engendrée par une mécompréhension des médias informatisés[23] mais également de montrer que les discours médiatiques employant ce genre d’argumentaires et d’appellatifs ne sont pas le fruit de toute l’entreprise journalistique. La variété des supports employés par cette dernière nous a conduit à les diviser en deux : la presse écrite (soit les supports papiers imprimés) ; télévision (soit les support vidéos mis en scène et normalisés). Contrairement à Bishop, nous choisissons à dessein d’écarter le traitement web de notre analyse afin de nous concentrer sur la représentation d’une figure du net par les médias dits traditionnels.

Bien que certains journaux et sites français aient traité le cas de Sean Duffy[24] ou de Liam Stacey[25], le choix de conserver les références britanniques étudiées par Bishop s’est opéré au regard du caractère anglais des affaires et de leur traitement plus important outre-Manche. Non seulement, donc, ce traitement des affaires était plus flagrant mais la presse du Royaume-Uni réagit d’une façon plus évidente et intéressante à analyser. Notons enfin pour parachever la démonstration de la pertinence de notre choix que la législation très stricte à l’égard d’Internet et en particulier des trolls[26].

L’un des cas les plus médiatiques de soi-disant troll fût celui de Liam Stacey : cet étudiant britannique condamné pour ses tweets racistes suite à l’hospitalisation du joueur de football Fabrice Muamba. L’étude proposée par Bishop se penche sur le traitement du procès par deux quotidiens britanniques : le Daily Mirror, un tabloïd et le Daily Express, plus objectif.

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(a) Mirror                                                                     (b) Express

Tandis que le Mirror titre : « Le troll malsain de Muamba pleure tandis qu’il écope de 56 jours de prison. MDR ! » ; l’Express titre : « Un étudiant sanglotant envoyé, menottes aux poignets, en prison pour son ‘ignoble’ diatribe contre Muamba sur Twitter ».

On le voit, le choix du traitement est très différent. Tandis que le Mirror présente Stacey en « troll malsain » et se moque des larmes du jeune homme, l’Express fait le choix du recul : bien que condamnant l’acte « ignoble », il présente Stacey avant tout comme un étudiant, insiste sur les menottes et use d’un participe présent (« sanglotant ») pour pousser à l’identification. Contrairement au Mirror qui déshumanise Stacey et se réjouit de sa condamnation, l’Express semble s’interroger sur la nécessité d’entraver un individu comme s’il était un meurtrier pour un simple tweet.

La lecture de l’article conforte cette hypothèse car, alors que le Mirror mentionne une suspension universitaire (« suspended from his universitary course »), l’Express choisit le terme « kickedout » soit « jeté dehors ». De là à dire que l’Express met davantage en lumière la violence de la réaction sociale face à la disruption que la disruption elle-même, il n’y a qu’un pas…

L’étudiant de l’Express est un gamin idiot, isolé et brisé par un mot plus que douteux à l’égard d’un sportif en convalescence (« recovering well in hospital with his fiancee at his side »). Celui du Mirror, en revanche, est un sadique jouissant de la souffrance d’une star en soins intensifs (« remaining in intensive care »).

En conclusion, il est visible dans ces traitements que l’intention des deux journaux n’est pas la même. En effet, tandis que l’un s’attache à rapporter les faits en restant le plus objectif possible, l’autre se réjouit de la punition en convoquant le sensationnel et la figure monstrueuse du troll afin de vendre son papier. Si l’influence de la couverture d’un évènement par la presse papier est connu, la télévision en tant que média de masse à fort potentiel de diffusion reste, de loin, notamment par la simplification du message qu’elle opère, l’outil de diabolisation[27] le plus efficace et ce tant en démocratie qu’en dictature[28].

Nombreux sont les reportages en Grande-Bretagne, aux États-Unis ou en France qui utilisent le terme de troll pour traiter de cyber harceleur. Bishop quant à lui choisit de s’attarder sur le cas du cyber harceleur Sean Duffy présenté par les médias Britannique comme un « RIP troll ». Ce dernier s’est fait connaître pour avoir moqué la mort de Natasha Mac Bryde sur la page Facebook dédiée à sa mémoire[29].

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(c) représentation de Sean Duffy                     (d) représentation des parents de Natasha Mac Bryde

Le chercheur analyse deux images tirées du reportage d’ITV news sur le procès de l’affaire. La première (c) représente Sean marchant dans la rue, la seconde (d), les parents de Natasha abattus mais entourés à la sortie du tribunal.

La représentation de l’isolement de Sean permet de le mettre en scène dans une fuite symbolique : son déplacement est constant, le commentaire ne laisse pas de doute, c’est loin de la décence que court le jeune homme[30]. Cette image contraste avec la seconde qui présente les parents immobiles, de face, entourés et soutenus par la société et les institutions (on note la présence d’un policier dans le fond). Leur tête inclinée accentue l’image de peine qu’ils renvoient.

Ce qui est représenté dans ce reportage c’est la victoire des valeurs familiales contre les méfaits de la technologie. Le discours des parents, particulièrement celui du père de Natasha nous confirme ce point : « Cette personne se cachait derrière un ordinateur. Pour moi on ne pouvait pas le voir, on ne pouvait rien faire. C’est très dur pour un père. Vous tous, essayez de protéger vos enfants »[31].

Nous signalerons quant à nous le documentaire de France 5 du 3 décembre 2014 par Fabrice Moss. Ce documentaire au titre racoleur : « Quand la toile tisse la haine » présente le troll comme polluant le débat en ligne par ses injures et sa haine. Le texte de présentation du documentaire va même jusqu’à user du terme de hater pour qualifier le troll :

Sur Internet, les forums, courriers des lecteurs ou encore commentaires de vidéos regorgent de messages haineux et violents. Injures, propos racistes voire même appels au viol ou au meurtre, les ‘trolls’ polluent les débats sur la toile. Mais qui se cache derrière ces pseudonymes ? Internet exacerbe-t-il les pulsions les plus malsaines des internautes ou n’est-il que le reflet de la société ? En Suède, au Maroc ou aux Etats-Unis, les réalisateurs ont rencontré quelque uns de ces ‘haters’ qui propagent la haine en ligne.[32]

Au-delà de la simplification caricaturale qu’il propose, le texte mentionne le terme psychologique de « pulsion ». Cet emploi nous parait intéressant car si le traitement du troll comme figure stéréotypée n’est pas le fait de tous les médias traditionnels, l’usage du terme par une part de ceux-ci autorise néanmoins selon nous un amalgame dangereux entre le troll et des figures psychiatriques de la folie. C’est ainsi que l’on peut constater que de nombreux articles choisissent de traiter la figure du troll sous l’angle psychiatrique. Ces articles sont d’ailleurs bien souvent des reprises simplifiées ou résumées de publications scientifiques qui participent de la construction d’un discours aliénant présentant le troll comme un individu mentalement perturbé.

 


[1] Jonathan Bishop, « representation of “trolls” in mass media communication : a review of media-textes and moral relating to “internet trolling” », Int J. Web Based communities, vol. 10, n° 1,  2014, p. 7-24.

[2] « Internet trolling is one of the fastest spreading pieces of computer jargon of the 21st century », Jonathan Bishop, « representation of “trolls” in mass media communication : a review of media-textes and moral relating to “internet trolling” », Int J. Web Based communities, vol. 10, n° 1,  2014, p. 8.

[3] « The term has been helpful for building the carreers of politicians in search of causes to fight, as well media organisation looking for a means to create a moral panic that provides both entertainment and interest for their audiences », Ibid.

[4] « Provoking others for mutual enjoyement », Ibid.

[5] « Abusing others for only one’s own enjoyement », Ibid.

[6] « Analysis of media coverage of internet trolling to discuss the topic from the point of view of stereotyping, character theories and audience theory », Ibid.

[7] « Online it originally meant the act of posting a message in a newsgroup (and later on a blog) that is obviously exaggerating something on a particular topic, hoping to trick a newbie into posting a follow-up article that points out the mistake. » Erin Jansen, Vincent James, Netlingo : The Internet dictionnary, Netlingo inc, Oxnard, CA, 1995.

URL : http://www.netlingo.com/word/troll.php page consulté le 17 février.

[8] Robert K. Wilcox, Wings of fury : true story of america’s elite fighter pilots, pocket books, Simon & Schuster, London, GB, 1998, p. 42.

[9] « Strenghts and weaknesses », Brad Elward, US Navy F-4 Phantom II Mig Killers : 1965-70, Osprey publishing, colchester, GB, p.20.

[10] Amy Jo Kim, Community building on the web : secret strategies for successful online communities, Peachpit press, Berkeley, 2000.

[11] Pour un traitement des problématiques liées à l’hommage mortuaire en ligne, cf. Cristiano Maciel, Vinicius Carvalho Pereira, Digital Legacy and interaction post-mortem issues, Springer, Londres, « Human computer interaction », 2013.

[12] Nous n’étudierons d’ailleurs que cette seule partie anonyme et éphémère concentrant 30% du trafic de ce forum crée en 2004 par Christopher Poole. Pour une analyse approfondie de cet espace complexe et des problématiques qui lui sont liées, nous vous invitons à lire l’excellent article de Michael S. Bernstein, Andrés Monroy Drew Harry, Paul André, Katrina Panovich et Greg Vargas, « 4chan and /b/ : An Analysis of Anonymity and Ephmerality in a large online community ».

URL : http://www.aaai.org/ocs/index/ICWSM/ICWSM11/paper/viewFile/2873/4398 page consultée le 3 mars 2015.

[13] Malgré une utilisation et une définition regrettable et inexacte du terme de troll, l’article du New York Time de Mattathias Schwartz, « The Troll among us », daté du 3 août 2008, reste le plus complet sur cet événement ainsi que sur d’autres faits réalisés par des figures de la /b/board (hater, flamer, cyber—harceleur, farceurs) qu’amalgament avec le troll, les médias de masses.

URL http://www.nytimes.com/2008/08/03/magazine/03trolls-t.html?pagewanted=all&_r=0.

[14] Jonathan Bishop, « representation of “trolls” in mass media communication : a review of media-textes and moral relating to “internet trolling” », Int J. Web Based communities, vol. 10, n° 1,  2014, p. 8.

[15] La totalité des questions et des réponses sont disponibles en annexe I.

[16] « An Internet troll who stacks memorial sites an RIP sites on Facebook defacing then with picture and crude comment explained : “public grief and grief tourism are extremely obnoxious selfish habits that so many people on Facebook exhibit. In many cases, these memorial pages are set up by people who hardly even knew the deceased”. This objection is similar to that against spontaneous shrines on public streets : grief may aunthetically displayed only for those you know and mourning should not be allowed to lear into the every day life of passer by. In other words, death should be sequestrated, for the protection of both the dead and the living ». Tony Walter, Rachid Hourizi, Wendy Moncur, Stacey Pitsillides, « Does the internet change now we die and mourn ? An overview » Omega : Journal of death and dying, vol. 64, n° 4, 2011, p. 288. (p 275-302).

[17] « For the mass media organisation, the coverage of terrorism, especially prolonged incidents such as hijackings and hostages situations, provides an endless source of sensational and usually compelling news stories capable of boosting audience readership figures », Paul Wilkinson, « The Media an terrorism : a reassessment », Terrorism and political violence, vol 9, n°2, 1997, Frank Cass, Londres, p. 52 (51-64).

[18] « Sick internet troll, who posed vile messages and videos tauting the death of teenagers is jailed for 18 weeks », The Daily Mail, 14 septembre 2011.

[19] cf. David Morris, Watching what we think : the dismantling of the mainstream media monopoly social science, Electronic publishing, Rochester NY, 2011.

[20] Lucy Pepper, «  Drawing of internet trolls», The Guardian, 12 juin 2012.

URL:http://www.theguardian.com/technology/gallery/2012/jun/12/drawings-of-internet-trolls page consultée le 19 avril 2015.

[21] « There are the digital natives, whor are – annonyed news – sources are “misusing” the term trolling. There is a group of people looking for a new villain to attack in order to escape ther own insecurities. And there are the counter-cultured groups who enjoy indentifying as troll as they know it is seen as deviant by the others, making their subversive and trasgressive humor that much more enjoyable », Jonathan Bishop, « representation of “trolls” in mass media communication : a review of media-textes and moral relating to “internet trolling” », op.cit, p. 13.

[22] « Parental surveillance puports to protect the child from unknown dangers in keeping with both moral panics related to children and technology », Valerie Steeves, « Hide and seek : surveillance of young people of the Internet », in David Lyon, Kevin Hagerty, Kirstie Ball (dir.), The Routledge Handbook of surveillance studies, Routledge, Londres, 2012, p. 353 (342-360).

[23] « The current fascination with “troll” appears to be the latest extension of the misunderstanding of technology and fear of it’s potential by people who consume media to confirm their prejudicial fear ». Jonathan Bishop, « representation of “trolls” in mass media communication : a review of media-textes and moral relating to “internet trolling” », op.cit., p. 14.

[24] Damien Leloup, « Du “trolling” au harcèlement morbide », Le Monde, 16 septembre 2011.

[25] « Liam Stacey, un étudiant gallois condamné à 56 jours de prison pour des tweets sur Fabrice Muamba, le footballeur anglais hospitalisé », Le HuffingtonPost.fr, 27 mars 2012.

[26] Cf. « Londres veut durcir ses sanction contre les “trolls” », Le Figaro, 20 octobre 2014.

[27] Cf. « Construire l’ennemi » supra.

[28] « The second major lesson is that in both democracies and dictatorships, the news media remain powerful tools for the demonization of the enemy », Gadi Wolsfeld, « The news media and the second intifada », Harvard international journal of press/politics, vol. 6, n° 4, septembre 2011, p. 113-118, p. 115.

[29] Pour une présentation plus approfondie de ce cas précis cf. Whitney Phillips, « LOLing at tragedy : Facebook trolls, memorial pages and resistance to grief online », First Monday, vol 16, n° 12, 5 décembre 2011.

[30] « Sean Duffy is pictured side on wlaking to the left and there foreaway from something – most probably decency », cf. Bishop, p. 18.

[31] « This person was hiding behind a computer. For me you can’t see him, you can’t do anything. It is very hard for a father. You all try and protect your kid ».

[32] Résumé du documentaire de Fabrice Hoss, « Quand la toile tisse la haine », 3 décembre 2014. URL : www.france5.fr/emission/quand-la-toile-tisse-la-haine.com page consultée le 5 mars 2015.

De quoi le Big data est-il (vraiment) le nom ?

« Big data », c’est un peu comme « intelligence artificielle », « disruption », « blockchain » ou encore « personnalisation de l’expérience usager », tout le monde en parle, l’utilise un peu n’importe comment mais peu de gens savent réellement de quoi il retourne.

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Tentative audacieuse (ou inconsciente) de croiser les termes susmentionnés dans la barre de recherche Google

C’est quoi une donnée ?

Avant de s’attaquer à la question qui nous intéresse aujourd’hui, laissons à Serge Abiteboul la définition de ce qu’est une donnée, l’élément de base du Big data :

Une donnée est une description élémentaire, typiquement numérique pour nous, d’une réalité. C’est par exemple une observation ou une mesure.

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Data mince

On pourrait ajouter avec Raphaëlle Lapôtre – qui reprend les mots de Lynda Kellam et Katharin Peter – qu’il s’agit de « toute information structurée d’une manière reconnaissable ». Néanmoins avec le Big data se pose aussi la question de la structure de la donnée, mais trêve de discussion, plongeons dans le monde merveilleux des grosses données.

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Image rare d’un data broker en plein travail

Les 3V, les 5V, les 7V, les 11V du Big Data  

La première définition que l’on pourrait donner du Big data est celle de Wikipédia. Elle repose sur les fameux 3V : volume, vélocité et variété. Pour faire simple, le Big data se caractériserait par sa masse, sa vitesse de production et sa structure ou sa non-structure. En effet, désormais, la majeure partie des actions que nous faisons sur le web sont considérées comme des données et participent de la constitution du Big data.

Puis vinrent les nains et les hommes qui voulurent aussi des V. Arrivèrent alors la valeur, la véracité validité puis la variabilité (le caractère changeant de la donnée si vous préférez), la visualisation, la visibilité, la valorisation, la viralité et même la viscosité… Bref tous les qualificatifs commençant par la lettre V semblaient utiles pour expliquer ce bien étrange terme que les québécois nomment mégadonnées.

Il apparaît donc que chercher à qualifier le Big data par un changement de taille des données ne permet qu’une définition partielle puisque centrée sur le « produit ».  Cette perspective n’offre alors que la possibilité de qualifier le Big data par ce qu’il implique : de nouveaux outils de gestion et d’analyse.

De l’art de lire dans les lignes de données

D’aucuns comme Pierre Delort préfèrent voir dans le Big data une méthode permettant de repérer des phénomènes de corrélations via les « signaux faibles » issus d’une accumulation de données. Il explique :

(…) le Big data consiste à chercher des modèles dans les données à faible densité en information, à en extraire des faits nouveaux ou de nouvelles relations entre les faits.

Autrement dit, le Big Data consiste à créer en exploratoire et par induction sur des masses de données à faible densité en information des modèles à capacités prédictives. Les résultats de ces modèles à capacité prédictive peuvent être exploités soit de manière automatique, soit pour décision.

C’est donc la procédure – soit l’accumulation, le croisement et le raisonnement par induction – permettant d’établir des règles prédictives à partir d’un gros tas de données bordéliques, que l’on peut qualifier de Big data.

Sortez moi de ces datas !

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Enfin, une dernière approche consiste à définir le Big data comme un excès informationnel qui a permis l’émergence d’une nouvelle méthode d’analyse dans la recherche en sciences humaines. Certains de ces chercheurs définissent dès lors le Big data en ces termes :

Big data for literature scholars might mean a hundred novels (“the great unread”), for historians it might mean an entire array of 19th century shipping rosters, and for archaeologists it might mean every bit of data generated by several seasons of field survey and several seasons of excavation and study – the materials that don’t go into the Geographic Information System.

For us, as humanists, big is in the eye of the beholder. If it’s more data that you could conceivably read yourself in a reasonable amount of time, or that requires computational intervention to make new sense of it, it’s big enough!

Le Big data sous l’œil de l’humaniste numérique ne devient plus alors que le nom que l’on donne à la masse de donnée que les capacités de l’esprit humain ne peuvent pas étudier sans recours à la médiation d’un dispositif informatisé. Ce qui limite alors la définition du Big data au processus cognitif qu’il induit.

Du coup c’est quoi le Big Data ?

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Les trois définitions du Big data présentées sont autant de perspectives qui dénotent d’approches et de motivations spécifiques. Prises séparément, elles ne qualifient que partiellement le phénomène du Big data, ensemble cependant elles constituent un point de départ intéressant pour des analyses plus poussées. Mais le Big data constitue également un bouleversement socialéconomique et politique. Il participe finalement de l’accentuation de ce que Kling et Iacono appelaient déjà en 1995 un “computerization movement”.


Ce billet m’a été inspiré par l’article Big data, bigger dilemmas: A critical review ainsi que le mémoire de Johann Gillium.

A noter également la parution de : Big data et traçabilité numérique. Les sciences sociales face à la quantification massive des individus. Sous la direction de MM. Pierre-Michel Menger et Simon Paye édité par Collège de France et disponible en open access.