Le Troll, un ami qui vous veut du bien (ou presque). Partie 1 : du Trickster au Troll

Troll

Dans Trickster make this world, Lewis Hyde écrit :

Chaque groupe a son pont, son sens du dedans et du hors et le trickster est toujours là, aux portes de la cité et aux portes de la vie, s’assurant qu’il y ait du commerce. Il assiste également aux limites internes autour desquelles les groupes articulent leur vie sociale. Nous ne cessons de distinguer – bien et mal, sacré et profane, propre et sale, mâle et femelle, jeune et vieux, vivant et mort – et dans chacun des cas, le trickster franchira la ligne et confondra les distinctions. Le Trickster est l’idiot créatif, le bouffon savant, l’enfant aux cheveux gris, le travesti, le porte-parole des profanations sacrées. Là où les valeurs morales de quelqu’un l’empêche d’agir, le trickster apparaîtra pour suggérer une action amorale, quelque de bien/mal qui relancera la vie. Le trickster est l’incarnation de l’ambiguité et de l’ambivalence, de la dualité et de la duplicité, de la contradiction et du paradoxe.[1]

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Loki selon Marvel, pas sympa mais souriant. Source : Gage Skidmore

Or, ce dieu – qu’on le nomme Loki, dieu de la discorde, meurtrier de Baldr et père du loup Fenrir, dans le panthéon nordique ; Hermès, messager des dieux, gardien de voyageurs et maître des voleurs, chez les Grecs ; Eshu, gardien astucieux et orgueilleux des frontières entre les mondes, chez les Yorubas ou encore Coyote, rusé, turbulent et rieur voleur du feu des dieux, chez les natifs américains – boulversant les équilibres, reconfigurant ou transformant la réalité n’est pas sans rappeler, si l’on transpose ses caractéristiques aux espaces du web collaboratif, la figure du troll numérique à propos de laquelle nous allons disserter.

 

Nous traiterons dans cette étude de ce que nous qualifierons de troll numérique, c’est-à-dire tant des internautes qui agissent en trolls que de leurs actes – que nous nommerons trolling – dans les dispositifs numériques[2]. S’il nous paraît important d’étudier le dispositif médiatique informatisé dans lequel agit le troll, son discours ne doit pour autant pas être négligé. Celui-ci constitue, en effet, une part aussi importante que celui qui l’énonce et que l’endroit d’où il l’énonce. Quid de l’enseignement de Diogène de Sinope si celui-ci n’avait été prononcé par un « héroïque ascète »[3] et depuis un pithos (πιθος), cette profonde jarre qu’il habitait. Il nous appartient alors, pour reprendre les termes d’Yves Jeanneret et de Jean Davallon, « d’engager une description précise, tant des formes des objets, que des conditions que ceux-ci offrent aux pratiques sociales »[4]. Le troll, son discours comme les dispositifs qu’il emploie doivent tous être questionnés comme autant de problèmes en relation, de valeurs en équation, de versants d’une même interrogation.

Ce que nous nous proposons de faire ici est l’analyse tant d’une production et d’un producteur que de sa diffusion, de sa modération et de son instrumentalisation. Lorsque nous parlons de trolling c’est « d’écrits d’écran »[5] au contenu disruptif dont il s’agit. La question qu’il convient de se poser relève de savoir en quoi le troll numérique, figure disruptive singulière, est défini par ses usages des dispositifs du web participatif ?

Afin de cerner notre sujet il apparaît essentiel d’opérer un retour sur ses origines. Notre idée est que la figure du troll puise ses racines dans deux acceptions étymologiques. La première de nos étymologies concerne le troll, donc l’individu. Cette acception mobilise le folklore scandinave et une créature surnaturelle anthropomorphique. L’étymologie de ce substantif mythologique remontant alors au vieux norrois troll. Selon le professeur Einar Ólafur Sveinsson, le terme renvoie au sens de « possédant de la magie ou de sombres pouvoirs »[6]. Le troll est relié au verbe trylla qui signifie « rendre fou, conduire à une puissante rage, remplir de furie »[7] et on en trouve trace dans le verbe trüllen signifiant « jouer des tours, tromper »[8] en moyen haut-allemand.

File:Look at them troll mother said by John Bauer 1915.jpg

L’emploi de notre vocable est attesté en littérature à partir IXe siècle. Dans celle-ci, les trolls sont souvent confondus avec les jötnar, ces géants magiciens, en guerre contre les dieux et vivants dans les montagnes ou les forêts denses. Ils en reprennent d’ailleurs nombre de fonctions. Entre le Xe et le XIIe, lors de la christianisation de la Scandinavie, les trolls représentent « les forces du chaos et les ennemis de Dieu »[9]. En déshérence après la christianisation et la Réforme, la figure du troll connaît une vitalité nouvelle lors de la redécouverte par les collecteurs du nationalisme romantique de la mythologie nordique au XIXe siècle [10]. Utilisé dans des contes étiologiques, la figure du troll est un symbole diabolique, un antagoniste dangereux apparentable à l’ogre européen. S’opposant au héros il est destiné à la mort. Au sens figuré, troll renvoie tant en suédois, qu’en islandais (tröll), qu’en norvégien ou qu’en danois (trold) à un individu ayant un comportement violent et agressif.

File:Hauling in salmon caught by trolling.jpg

La seconde de nos étymologies concerne le trolling, donc l’acte. Cette acception fait référence, quant à elle, aux techniques de pêche à la traîne et à la cuillère ainsi dénommées dans la langue de Shakespeare[11]. Cette pratique consiste à laisser traîner le leurre ou le vif dans le sillage du navire en mouvement. Le verbe to troll dériverait alors lui-même du moyen français troller, trôler à propos duquel Littré donne les acceptions suivantes : « 1. Mener, promener de tous côtés, indiscrètement et hors de propos ; 2. Courir cà et là ». Auquel Le Robert historique ajoute l’idée, en vénerie, de chasse au hasard après avoir lâché la meute. Plus rare mais attesté on trouve aussi trôlerie : « action d’aller sans but précis, de vagabonder » et trôleur : « vagabond ». L’origine de ce substantif se retrouve quant à elle dans une déformation du latin traherer, renvoyant à l’idée de tirer de force, au sort, de réclamer mais aussi de séduire. « Le trolling consiste [donc] à laisser traîner sa ligne en attendant qu’un poisson morde à l’hameçon »[12].

Au regard de ces définitions nous avons choisi de poser les hypothèses suivantes :

  • Le troll est objet et sujet de discours qui s’attachent davantage à sa condamnation qu’à sa compréhension. Or le troll, résultant d’un processus social, produit un discours et un méta-discours qui contribuent à repenser l’espace public et la cité numérique.
  • Comprendre le troll implique d’analyser ses usages[13] au sein des dispositifs numériques collaboratifs et de penser son action comme une alter-médiation.
  • Vouloir gérer le troll implique soit d’enrichir, soit d’appauvrir l’expression et le débat populaire en ligne. Il est possible en revanche d’instrumentaliser le trolling en sa faveur.

Dans le but de mettre à l’épreuve nos hypothèses nous avons notamment mobilisé la notion de trace telle que l’ont théorisée Émilie Flon, Jean Davallon, Cécile Tardy et Yves Jeanneret lors du colloque international H2PTM’09. Le concept de trace correspond à la « textualisation des pratiques sociales dans un dispositif sémiotique qui forme un ensemble signifiant et qui instaure une médiation éditoriale de lieux, d’actions et d’identités »[14]. Dans le domaine des médias informatisés, la notion de “trace” apparaît dans deux contextes d’analyses différents »[15]. Le premier de ces deux contextes concerne « l’étude de l’activité des internautes et de la signification que l’on peut attribuer à celle-ci »[16]. C’est de ce premier contexte que nous avons choisi de traiter en analysant certaines captures d’écrans. Cependant, nous ne nous inscrirons pas à la manière d’Yahiaoui dans un processus de redocumentation trop complexe pour notre cadre d’étude. En effet, la pratique du troll s’établit de façon pseudonymisée ou anonymisée. Nous nous proposons néanmoins d’analyser son dispositif de production. Ainsi, nous signalerons cette trace redocumentée comme trace d’usage afin de la distinguer de traces automatiquement génénérées et ne constituant pas un texte. La récupération de traces d’usage a été complexe puisqu’elle s’est opérée dans un environnement fortement temporalisé et ritualisé : la /b/ ou random board du forum d’image 4Chan. Nous avons, pour parvenir à ce résultat, posté différents messages à différentes périodes, demandant si certains trolls accepteraient de participer à des entretiens. D’aucuns ont répondu dans le fil du message, d’autres enfin ont accepté d’approfondir via un entretien par mail. Afin de redocumenter nos traces nous avons choisi d’étudier dans un premier temps le ou les dispositifs dans lequel elles ont été produites et dans un deuxième temps leur contenu.

Afin de circonscrire notre observation et de respecter nos hypothèses nous choisissons d’étudier essentiellement le trolling Facebook en tant que disruption organisée sur la random board de 4chan[17]. Notre étude tâchera d’interroger la définition du troll comme figure singulière et marginale du web participatif puis d’analyser l’intervention des propriétés des médias informatisés dans la configuration des échanges en ligne pour enfin explorer l’idée de processus de dépassement et d’encadrement de ces pratiques.


[1] « Every group has its edge, its sense of in and out, and trickster is always there, at the gates of the city and the gates of life, making sure there is commerce. He attends the internal boundaries by which groups articulate their social life. We constantly distinguish – right and wrong, sacred and profane, clean and dirty, male and female, young and old, living and dead – and in every case trickster will cross the line and confuse the distinction. Trickster is the creative idiot, therefore, the wise fool, the gray-haired baby, the cross-dresser, the speaker of sacred profanities. Where someone’s sense of honourable behaviour has left him unable to act, trickster will appear to suggest an amoral action, something right/wrong that will get life going again. » Lewis Hyde, Trickster Makes This World: Mischief, Myth, and Art, Canongate, 2008, Edinburg, p. 7.

[2] Nous choisissons de reprendre la définition foucaldienne du dispositif telle que présentée par Raffnsøe : « Chez Foucault le dispositif se réfère ainsi à un appareil formé d’une série de parties agencées entre elles de telle manière qu’elles influent sur le champ d’action. Un dispositif indique un arrangement qui a un effet normatif sur son “environnement” puisqu’il y introduit certaines dispositions. Le dispositif crée une propension à certains types d’actes, une tendance à ce que certaines choses “arrivent” ». Sverre Raffnsøe, « Qu’est-ce qu’un dispositif? L’analytique sociale de Michel Foucault », Revue canadienne de philosophie continentale, Vol. 12, p. 47.

[3] Emile Bréhier, Histoire de la philosophie tome I : l’antiquité et le Moyen-âge, livre 2, chapitre 1 Librairie Félix Alcan, Paris, 1928.

[4] Jean Davallon, Yves Jeanneret, « La Fausse évidence du lien hypertexte », Communication et langages, n° 140, 2e trimestre 2004, p. 43-54.

[5] Emmanuël Souchier, « L’écrit d’écran, pratiques d’écriture et informatique », Communication et langages, N°107, 1996, p. 105-119.

[6] Einar Ólafur Sveinsson, The folk-stories of Iceland [« Um islenzkar thjodsoegur »],‎ 2003, p. 163-165.

[7] Ibid. p. 164.

[8] Terence H. Wilbur, « Troll, an etymological note »,Scandinavian Studies, vol. 30, n° 3, 1958, p. 137-139.

[9] Camilla Asplund Ingemark, The Genre of Trolls : The Case of a Finland-Swedish Folk Belief Tradition, Åbo Akademi University Press, 2005, p. 19.

[10] Ibid. p. 53.

[11] La figure du fou, du bouffon, dans les comédies du dramaturge britannique n’est pas sans rappeller celle de notre troll. A son propos, le professeur François Laroque signale dans sa conférence du 14 décembre 2010 consacré à Shakespeare et la folie : « Pour Shakespeare, la folie du bouffon, est alors appelée  » folie artificielle « , et elle n’est rien d’autre que le masque de la sagesse. Il y a là une sorte de paradoxe, puisque la folie est feinte dans un monde qui, lui, est véritablement en proie à la folie. Dans ce cas de figure, la voix du fou, qui est souvent une voix de ventriloque, (en effet, au travers de lui parlent d’autres voix plus anciennes) représente un appel à la clairvoyance, à la lucidité, à une forme de prise de conscience. Le fou est donc plus qu’un amuseur. Il n’est pas là que pour faire rire, mais aussi pour nous faire prendre conscience de la folie du monde ».

[12] Anne Revillard, « Les interactions sur l’Internet  », Terrains & travaux, n° 1, 2000, p. 112.

[13] Nous distinguerons avec Yves Jeanneret usage et pratique de la manière suivante : « l’usage est un espace où s’ajustent les programmes d’activité développés par les sujets sociaux (individuels, mais socialisés, ou collectifs), avec les programmes d’activité sémiotisés dans les écrits : programmes inscrits dans les propriétés de l’architexte, programmes véhiculés par les réécritures dont ils se chargent, d’où se forment des traces d’usage (conservés, publicisés, anticipés). Mais si le travail d’écriture peut représenter des pratiques et donc les intégrer aux sphères de l’usage, il est loin de pouvoir saisir la totalité des pratiques. Si bien que tous les usages se comprennent par rapport à d’autres catégories, normes, valeurs. », Yves Jeanneret, Cécile Tardy dir., Écriture des médias informatisés, Hermès Lavoisier, Paris, 2007, p. 214.

[14] Émilie Flon, Jean Davallon, Cécile Tardy, Yves Jeanneret, « Traces d’écriture, traces de pratiques, traces d’identités », in Actes du colloque international H2PTM’09, Hermès-Lavoisier, Paris, 2009, p. 181-191.

[15] Ibid.

[16] Ibid.

[17] La random ou /b/board de 4chan dont nous développons les caractéristiques plus loin est un haut lieu de création de trolling ainsi que nous l’indiquent les fausses publicités que nous analysons en 2.2.1. et les propos recueillis auprès des trolls eux-mêmes. Les actions organisées sont ensuite menées notamment (et toute logique) sur le réseau social le plus fréquenté au monde : Facebook. Il nous est donc apparu pertinent d’analyser cette interaction, ne serait-ce que pour la richesse des archives, et d’utiliser Facebook comme site médiateur et la /b/board comme site référence.

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