Liberté et numérique

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Intervention prononcée lors de la table ronde : « Que valent les valeurs de la République? »  Entretiens territoriaux de Strasbourg organisés par le CNFPT-INET

Retrouvez l’intégralité de la table ronde et mon intervention (à 1 heure 19) en cliquant sur le lien: https://video.cnfpt.fr/ets-2017/que-valent-les-valeurs-de-la-republique-aujourdhui 

Monsieur le Ministre d’Etat, mesdames et messieurs, mes cher.e.s collègues

De quoi débattons-nous aujourd’hui ? De la compatibilité des valeurs de la République avec le monde moderne. Quoi de plus moderne que le numérique ? Quels sont donc ses rapports avec la liberté ? Pour être simple, je dirai que nous sommes, un peu, et là je ne suis pas moderne, dans le cas de la langue d’Esope. Le numérique peut-être la meilleure et la pire des choses.

Que l’on parle des salons littéraires, des écrivains du XIXe ou de Vanity Fair, l’homme et la femme – ce n’est pas une nouveauté – ont toujours cherché à offrir à la société, une image améliorée. Aujourd’hui cependant, l’image que l’on peut donner ne passe plus par un jeu de mot bien trouvé chez madame de Sévigné, elle passe par les réseaux sociaux.

Le principe n’a pas changé, je me mets en scène pour me valoriser. Cependant, cette valorisation, et c’est l’innovation, est davantage soumise à la contestation. En effet, autrefois il suffisait de participer activement à une chasse et vous étiez considéré comme un bon cavalier. Aujourd’hui, une photo de vous, digne sur un pur-sang, peut se voir immédiatement commentée d’une image de vous chutant d’un dromadaire.

C’est là la première limite qu’apporte le numérique à notre liberté : notre image et sa justification sont fragilisées. Aussi, nous en sommes en permanence amené à produire de nouveaux contenus sinon pour nous légitimer, du moins pour exister. Et grâce au quantified self – qui mesure nos traces comme les battements cardiaques ou les kilomètres que nous courrons – nous pouvons même publier nos données corporelles, intimes. Se dévoiler ainsi ne nous libère pas. En nous soumettant volontairement au commentaire et à la notation, nous devenons à la fois les artisans et les sujets d’une société du « voir sans être vu ».

Ainsi, non seulement nous participons activement de notre aliénation mais nous contribuons également à notre marchandisation. En effet, le but de Google, Amazon, Facebook, Apple ou Microsoft, les fameux GAFAM, n’est pas d’améliorer nos vies. C’est bien de s’enrichir grâce aux données que nous leur fournissons en utilisant leurs services. Ces données conduisent à notre classification marketing et nous voyons ainsi apparaître sur les écrans de nos smartphones, tablettes ou PC, des pubs de plus en plus ciblées.

Nous voyons ici la deuxième limite du numérique à notre liberté : nous ne pouvons plus évoluer sans être tout le temps tracé, géré, surveillé. Or, cette captation massive de nos données personnelles profite également aux états. Comme l’ont démontré le programme PRISM, la guerre en Libye ou les révolutions arabes, le contrôle d’Internet et sa surveillance constitue aujourd’hui une troisième forme d’atteinte aux libertés.

Si une réglementation des plateformes semble nécessaire afin de limiter le cyber-harcèlement, les actes antisémites, racistes ou homophobes trop souvent favorisés par l’anonymat, il apparaît tout aussi important qu’Internet puisse demeurer l’instrument de libération du dissident, d’information du journaliste ou plus généralement d’amélioration du processus démocratique.

Car le numérique n’est pas seulement la négation de la Liberté. Méfions-nous des discours techno-béats comme nous nous gardons des technophobes. Comme l’écrit Jean Dutourd : « La liberté se construit chaque jour, elle oblige sans cesse à choisir son chemin, à veiller à son propre destin, à penser, à être vigilant ou énergique, à accomplir des actions difficiles ». Il est de notre devoir citoyen de nous rappeler chaque jour qu’un grand pouvoir implique de grandes responsabilités et choisir de devenir davantage que les consommateurs, les acteurs du numérique.

Que nous soyons un ministère, une collectivité ou un individu, privilégions des logiciels et des systèmes d’exploitations libres, formons-nous à la programmation pour mieux comprendre les outils que nous utilisons, chiffrons nos échanges afin d’améliorer la protection de ceux qui essayent d’échapper à la censure de pays totalitaires. Enfin, tâchons de toujours porter sur le monde un regard bienveillant mais critique.

Pour conclure sur une note plus positive, nous ne pouvons que saluer les initiatives Open Data de l’Etat et des collectivités qui participent de l’innovation et conduisent à des réussites individuelles, inséparables, selon vos mots, Monsieur le Ministre d’Etat, de la réussite nationale. Ces ouvertures des données publiques font, en permettant à la Nation d’accéder à la matière qu’elle a produite, la brillante démonstration que « Liberté » peut aussi rimer avec « numérique ».

Merci de votre attention.

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