Le Troll, un ami qui vous veut du bien (ou presque). Partie 3 : La figure du troll au prisme de la psychiatrie

Les analyses psychologiques se centrant sur la personnalité du troll sont souvent le support scientifique justifiant tant le discours médiatique que nous avons analysé que le discours politico-judiciaire que nous allons étudier. Le problème inhérent à l’analyse psychologique qui est faite du troll est que celle-ci dissimule les facteurs sociaux et les usages des dispositifs que fait le troll au profit d’une étude axée sur l’idée d’un comportement en ligne comme phénomène individuel.

Comme l’écrit Antonio Casilli à juste titre « dès que les trolls sont représentés dans les médias, leurs actions sont habituellement explicitées en termes de “perversion”, “narcissisme”, “désinhibition”. De telles notions, appartenant au domaine de la psychologie clinique »[1] contribuent à entretenir la confusion entre le troll et d’autres figures singulières du web participatif comme le hater ou le flamer.

Le troll, ce sadique désinhibé

Dans leur article « Troll just want to have fun »[2] Erin Buckell, Paul Trapnell et Delroy Paulhus font d’abord une référence au trickster[3] et à l’ouvrage suscité de Lewis Hyde[4] puis présentent le troll comme un agent du chaos d’Internet[5]. Les universitaires s’attachent à opérer alors une distinction entre trolling et cyber-harcèlement. Ils arguent que contrairement au cyber-harcèlement aucune intention ne découle du trolling[6]. Or ainsi que nous l’avons démontré et que nous le démontrerons encore, c’est précisément dans l’intention que réside le trolling. Les chercheurs s’interrogent ensuite quant à la pertinence d’appliquer les mêmes grilles d’analyse au troll et au cyber harceleur[7] via un questionnaire qui cherche à mettre en évidence la triade sombre[8] (un groupe de traits de personnalité composé du machiavélisme, du narcissisme et du sadisme).

Dark triade
Scores de la « triade sombre » en fonction des activités favorites en ligne durant l’étude

Le professeur en psychologie John Suler explique quant à lui que l’anonymat, l’invisibilité physique, l’asynchronie, l’introjection solipsiste, l’imagination dissociative, l’atténuation du statut et de l’autorité que l’on trouve au sein d’un environnement collaboratif en ligne contribue à la création d’un effet de désinhibition qui favorise l’expression de la violence[9].

La constitution d’un discours de savoir-pouvoir

Qualifier le troll de narcissique, sadique et machiavélique, présenter l’expression singulière sur les espaces du web participatif comme résultant d’un effet de désinhibition dû à l’environnement en ligne contribue à établir une domination des instances classifiantes (discours psychologique) sur les classifiés (le troll et ceux avec qui on le confond). En d’autres termes, le discours de savoir qui s’établit autour du troll contribue à constituer un discours de pouvoir légitimant l’exercice de la surveillance du web et du contrôle des pratiques et usages individuels. En effet, comme l’écrit Michel Foucault :

Il faut constater que le pouvoir produit du savoir ; que pouvoir et savoir s’impliquent directement l’un l’autre ; qu’il n’y a pas de relations de pouvoir sans constitution corrélative d’un champ de savoir, ni de savoir qui ne suppose et ne constitue en même temps des relations de pouvoir.[10]

Le troll par lui-même

Si nous ne mettons pas en cause les qualités évidentes de ces professionnels, quelques interrogations demeurent. La première porte sur le caractère subjectif et orienté de la posture de départ qui tend à confondre trolling et cyber harcèlement. Cette posture induit un questionnement de notre part sur le bien-fondé d’un questionnaire portant sur les perceptions plutôt que sur les intentions. Il nous aurait, en effet, semblé plus pertinent que ces chercheurs interroge des trolls afin de déduire de leur motivation, un schème comportemental quand bien même il nous semble délicat pour le domaine psychologique de qualifier un phénomène social.

Nous avons réalisé cette enquête et nous sommes entretenu avec deux trolls[11]. Pour des raisons d’anonymat nous n’avons pu le faire de vive voix avec eux et leur avons donc fourni un questionnaire semi-directif. S’il ressort de ces entretiens un certain narcissisme, celui-ci s’accompagne d’un recul important sur l’attitude et l’acte. Le troll est en réalité celui qui veut montrer « le roi nu », exposer les cuistres, il se pense comme l’aimable nuisible doté d’une fonction politique de sape. Il ne cherche pas, contrairement au cyber-harceleur, au hater, au flamer à détruire, faire souffrir ou même manipuler pour le plaisir. Le troll est en mission, il vient retourner le discours contre lui en masquant impérativement son attention (un troll reconnu n’en est plus un), il n’agit pas pour lui mais en réaction. Un dernier point typique du trolling est son cynisme ou son ironie.

La présentation par les médias et la psychiatrie du troll comme figure sadique contribue à la stigmatisation et à la diabolisation d’une partie de la jeunesse. En effet, les trolls étant en majorité des jeunes (61,86 % des 12-30 ans ayant répondu à notre questionnaire ont déjà trollé[12]) l’amalgame est aisé. Ces rapports de pouvoir-savoir que développe, comme nous l’avons déjà signalé, le discours psychiatrique sur le troll – répercuté et amplifié par les médias de masse – doivent être considérés comme participant d’une volonté politique de la création d’un ennemi et de sa criminalisation justifiant d’un accroissement de la surveillance du web au nom de la lutte pour la sauvegarde de valeurs. En d’autres termes, ce n’est pas tant le troll en tant qu’objet à connaître que les processus et les luttes qui sous-tendent ses actions ainsi que celles des autres figures singulières et marginales des espaces numériques que vise le pouvoir-savoir. Le troll est utile au pouvoir en ce qu’il condense les imaginaires et lui permet l’application de la force sur les corps physiques et virtuels au nom du respect de la dignité humaine.


[1] Antonio Casilli, « Les trolls ou le mythe de l’espace public », Owni, 26 juin 2012, URL : http://owni.fr/2012/06/26/les-trolls-ou-le-mythe-de-espace-public/#footnote_2_114539, page consultée le 12 mars 2015.

[2] Erin E. Buckel, Paul D. Trapnell, Delroy L. Paulhuss, « Trolls just want to have fun », Personality and individual differences, vol. 67, 2014, p. 97-102.

[3] « A modern variant of the trickster archetype from ancient folklore », Erin E. Buckel, Paul D. Trapnell, Delroy L. Paulhuss, « Trolls just want to have fun », Personality and individual differences, vol. 67, 2014, p. 97.

[4] Lewis Hyde, Trickster makes this world,  Farrar Straus Giroux, New York, 2010.

[5] « Trolls operate as agents of chaos on the Internet », op. cit., p. 97.

[6] « pointless », Ibid.

[7] « The noxious personality variables known as the Dark Tetrad of personality – narcissism, Machiavellianism, psychopathy, and sadistic personality are yet to be investigated in the trolling literature. Their relevance is suggested by research linking these traits to bullying in both adolescents and adults », Ibid., p. 97-98.

[8] « We expected that the Dark Tetrad would be positively associated with a tendency to rate trolling as the most favored activity on ‘‘troll-able’’ websites (defined here as websites that permit users to interact by posting comments) », Ibid.,  p. 98.

[9] John Suler, « The Online Disinhibition Effect », CyberPsychology & Behavior, vol 7, n° 3, 2004.

[10] Michel Foucault, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975, p. 32.

[11] Les entretiens sont disponibles dans leur version exhaustive en Annexe II et III.

[12] Les personnes qui déclarent avoir déjà trollé explique à la question « pourquoi, où et comment avez-vous trollé ? » : « Sous des articles Facebook, pour m’amuser et voir les gens se battre et polariser leurs opinions jusqu’au ridicule. C’est rigolo. » ; « Pour ouvrir un débat suite à un sujet de société » ; « pour faire rager des contradicteurs » ; « Jamais pour défendre une opinion qui n’était pas la mienne, mais plutôt pour travailler ma capacité d’argumentation sur un sujet qui m’est cher (le tout en m’amusant et par plaisir de la joute verbale). Mais généralement, je trolle au début pour chauffer l’adversaire puis à mesure que la discussion dure je deviens de plus en plus ouvert et tolérant (tant que je ne considère pas que l’autre me trolle également) ».

Il est également intéressant de noter qu’à la question destinée à ceux qui ont répondu qu’ils n’avaient jamais trollé : « pourquoi ne pas l’avoir fait ? », le principal argument réside dans la supposée méchanceté. C’est donc un problème de définition qui induit le rejet (car celui qui agit méchamment en ligne est le hater).

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