Le Troll, un ami qui vous veut du bien (ou presque). Partie 4 : Le Troll, ennemi de l’Etat

Dans l’État de droit, cet État au pouvoir gouvernemental contraint par loi et la rectitude morale, la puissance publique prétend exercer un certain contrôle des inscriptions mises en circulation. En effet, l’écriture n’est pas neutre. Elle établit des rapports de domination. Comme l’écrit Jacques Derrida : « l’écriture ne se pense pas hors de l’horizon de la violence intersubjective »[1]. Or le troll s’inscrit, ou tente de s’inscrire comme nous le verrons hors du contrôle étatique, ce qui a pour conséquence d’induire une réaction du pouvoir.

Si l’on part de l’idée que le discours médiatique se fait l’écho d’une volonté politico-juridique sous-jacente il est alors raisonnable de penser que le discours de pouvoir cherche à construire la figure du troll comme celle d’un ennemi à criminaliser, comme celle d’un barbare menaçant la cité numérique.

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Trollan, le barbare…

Construire l’anormal

En 2012, la Chambre des communes britannique a présenté un projet d’amendement à la loi anti-diffamation destiné à lutter contre les « vile messages »[2] qui fleurissent sur Internet. Le texte, qui visait à contraindre les FAI à révéler l’identité des auteurs des messages agressifs ou désignés comme tels, s’est vu accompagné d’une couverture médiatique désignant le troll comme l’ennemi public numéro un[3].

Ainsi visé par le pouvoir législatif et identifié, nommé par les organes de diffusion de l’information, le troll est devenu l’ennemi. Propulsé dans ce rôle, il a endossé corrélativement celui d’anxiolytique des angoisses collectives d’une société confrontée à l’inconnu d’un web qu’elle perçoit comme hostile. Comme l’écrivait Durkheim à propos de l’antisémitisme : « Quand la société souffre, elle éprouve le besoin de trouver quelqu’un à qui elle puisse imputer son mal, sur qui elle se venge de ses déceptions »[4].

Se faisant, le troll provoque une interrelation « qui permet de reconnaître son identité propre, puisqu’on se définit par rapport à l’ennemi, celui qui menace notre forme d’existence, et puisque l’ennemi se définit par rapport à nous »[5].  Plus qu’un bouc émissaire, le troll est une nécessité du politique. Il permet de légitimer l’usage de la violence et de justifier l’accroissement de la surveillance des espaces numériques.

Criminaliser l’amoral

Une fois identifié, il est primordial pour le politique de disqualifier l’individu qui contrevient à la norme. Pour cela, écrit François-Bernard Huyghe, « il faut faire oublier combien la figure de l’ennemi ressemble à la nôtre, il faut l’exclure de l’humanité ou comme monstrueux, haïssable, menaçant ou comme indifférent, invisible réifié, devenu chose ou proie. Inhumain ou abstrait »[6]. Or qui de plus inhumain dans nos systèmes contemporains que celui qui contrevient au droit ?

Qualifier le troll de criminel tant juridiquement que médiatiquement favorise l’adhésion et le soutien populaire. Le sacrifice moderne est accepté, l’identité sociale valorisée, le politique a maintenu l’illusion du devoir accompli : il a uni la population autour d’une peur, d’une angoisse et à faire montre de sa détermination à lutter contre le barbare en tant qu’individu inhumain mais également en tant qu’individu n’appartenant pas à la civilisation qui s’y oppose.

Le barbare, cette menace pour la cité numérique

Présenter le trolling comme une menace c’est, pour le discours politique, prétendre à tenir « la promesse de l’accès au débat démocratique »[7] dans un contexte de disruption et donc d’incertitude. En d’autres termes, penser le troll comme un danger, comme une nécessité à éradiquer, c’est le penser comme mettant en péril l’agora (ἀγορά), l’espace civilisé de la dialectique et donc la polis (πόλις), cette cité numérique dans son entier.

En usant à dessein du terme de cité numérique nous faisons référence à la conception qu’en donne Milhad Doueihi dans son ouvrage La Grande conversion numérique et que nous allons brièvement rappeller afin d’éclairer notre démonstration. Empruntant aux modèles – mis en évidence par Benveniste dans ses Problèmes de linguistique générale II – de la cité romaine, basée sur la solidarité réciproque des citoyens, civiscivitas et la cité grecque fondée par une référence à un principe d’appartenance déterminé par un cadre juridique, l’autochtonie. Doueihi met également en évidence que si cette cité numérique favorise l’activité démocratique et citoyenne, la culture numérique a également pour effet de cloisonner les discours et de provoquer la multiplication de micro-cités politisées. Il note :

Même s’il montre des tendances normalisantes, le paysage numérique actuel reste le lieu de la différence et de la dissidence. Il a gardé l’esprit pionnier de découverte, d’innovation et il a géré le changement et la convergence sans cesser de soutenir et souvent de valoriser le marginal voire l’excentrique.[8]

Nos observations relatives à la figure du troll et à sa gestion par le pouvoir tendent à démontrer une volonté de normalisation des espaces numériques. En effet, le troll est celui qui franchit les frontières des espaces collaboratifs en ligne, il confronte les discours, les décloisonne. Il n’est d’aucune micro-cités et évolue dans chacunes. Comme le hacker disrupte le code, le troll disrupte le discours. C’est sa dissidence que craint le politique, c’est contre sa liberté et sa créativité qui met à mal le processus de normalisation des internets qu’il lutte.

L’établissement d’une microphysique du pouvoir

Ce que traduit une telle attitude du pouvoir et de son discours s’inscrit dans ce que Foucault décrit comme la volonté de construction d’un contrôle des corps. Internet, en fournissant originellement à la société un espace nouveau d’expression lui fournissait également un espace ou ne s’établissait pas (encore) cette microphysique du pouvoir que le philosophe définit ainsi :

Il s’agit en quelque sorte d’une microphysique du pouvoir que les appareils et les institutions mettent en jeu, mais dont le champ de validité se place en quelque sorte entre ces grands fonctionnements et les corps eux-mêmes avec leur matérialité et leurs forces.

Or, l’étude de cette microphysique suppose que le pouvoir qui s’y exerce ne soit pas conçu comme une propriété, mais comme une stratégie, que ses effets de domination ne soient pas attribués à une « appropriation », mais à des dispositions, à des manœuvres, à des tactiques, à des techniques, à des fonctionnements ; qu’on déchiffre en lui plutôt un réseau de relations toujours tendues, toujours en activité plutôt qu’un privilège qu’on pourrait détenir ; qu’on lui donne pour modèle la bataille perpétuelle plutôt que le contrat qui opère une cession ou la conquête qui s’empare d’un domaine. Il faut en somme admettre que ce pouvoir s’exerce plutôt qu’il ne se possède, qu’il n’est pas le « privilège » acquis ou conservé de la classe dominante, mais l’effet de l’ensemble de ses positions stratégiques – effet que manifeste et parfois reconduit la position de ceux qui sont dominés.[9]

La coercition sur le web s’est opérée conséquemment à sa commercialisation. Il s’agissait en effet de favoriser à la fois le développement d’un nouveau modèle économique et d’une nouvelle capacité de coercition ou comme le note Foucault :

Il est vrai, me semble-t-il, que le pouvoir est “toujours déjà là” ; qu’on est jamais “dehors”, qu’il n’y a pas de “marges” pour la gambade de ceux qui sont en rupture. Mais cela ne veut pas dire qu’il faut admettre une forme incontournable de domination ou un privilège absolu de la loi. Qu’on ne puisse jamais être “hors pouvoir” ne veut pas dire qu’on est de toute façon piégé.

Je suggèrerais plutôt (…) :

  • Que les relations de pouvoir “servent” en effet, mais non point parce qu’elles sont “au service” d’un intérêt économique donné comme primitif, mais parce qu’elles peuvent être utilisées dans des stratégies. [10]

En opérant contre la normalisation et la standardisation le contrôle et la répartition, la notation et le classement, le troll s’oppose à l’expression des stratégies de pouvoir sur le web que Foucault définit ainsi :

(…) on peut appeler « stratégie de pouvoir » l’ensemble des moyens mis en œuvre pour faire fonctionner ou pour maintenir un dispositif de pouvoir. On peut aussi parler de stratégie propre à des relations de pouvoir dans la mesure où celles-ci constituent des modes d’action sur l’action possible, éventuelle, supposée des autres. On peut donc déchiffrer en termes de « stratégies » les mécanismes mis en œuvre dans les relations de pouvoir. Mais le point le plus important, c’est évidemment le rapport entre relations de pouvoir et stratégies d’affrontement. Car il est vrai que, au cœur des relations de pouvoir et comme condition permanente de leur existence, il y a une « insoumission » et des libertés essentiellement rétives, il n’y a pas de relation de pouvoir sans résistance, sans échappatoire ou fuite, sans retournement éventuel ; toute relation de pouvoir implique donc, au moins de façon virtuelle, une stratégie de lutte, sans que pour autant elles en viennent à se superposer, à perdre leur spécificité et finalement à se confondre. Elles constituent l’une pour l’autre une sorte de limite permanente, de point de renversement possible.[11]

Autrement dit, le troll évolue au sein d’un environnement, d’un dispositif réglementé. Il s’inscrit dans une stratégie de lutte, de résistance, face à un pouvoir programmatique, condition sine qua non de son opposition.

La mise à mal de l’espace public

Plus encore, le troll met à mal le concept d’espace public habermasien – « comme espace gouverné par la force intégratrice du langage contextualisé de la tolérance et de l’apparence du crédible »[12] – en le présentant comme relevant franchement du fantasme et Stanley Fish, dans son article « Postmodern warfare: the ignorance of our warrior intellectuals », d’écrire :

L’objet de cet espace public est évident : il est censé être le lieu de ces standards et de ces mesures qui n’appartiennent à personne mais s’appliquent à tout le monde. Il est censé être le lieu de l’universel. Le problème est qu’il n’y a pas d’universel – l’universel, la vérité absolue, existe, et je sais ce que c’est. Le problème, c’est que vous le savez aussi, et que nous connaissons des choses différents, ce qui nous place quelques phrases en arrière, armés de nos jugements universels irréconciliables, apprêtés mais sans nulle part où obtenir un jugement d’autorité.

Que faire ? Eh bien, vous faites la seule chose que vous pouvez faire, la seule chose honnête : vous affirmez que votre universel est le seul véritable, même si vos adversaires ne l’acceptent clairement pas. Et vous n’attribuez pas leur esprit récalcitrant à la folie, ou à la pure criminalité – les catégories publiques de condamnation – mais au fait, bien que regrettable, qu’ils soient sous l’emprise d’une série d’opinions erronées. Et il vous faut abandonner, parce que la prochaine étape, celle qui tend à prouver l’inexactitude de leurs opinions au monde, même à ceux qui sont sous leur emprise, n’est pas une étape possible pour nous, humains finis et situés. Il nous faut vivre en sachant deux choses : que nous sommes absolument dans le juste, et qu’il n’y a pas de mesure globalement acceptée par laquelle notre justesse peut être validée de façon indépendante. C’est comme ça, et on devrait simplement l’accepter, et agir en cohérence avec nos opinions profondes (que pourrait-on faire d’autre?) sans espérer qu’un quelconque Dieu descendra vers nous, comme le canard dans cette vieille émission de Groucho Marx, et nous dire que nous avons prononcé le mot juste.[13]

En refusant la normalisation, le troll, insaisissable, dissimulé, anonyme, disrupte les dispositifs, met à mal les argumentaires et expose l’espace public numérique tel qu’il est : un mythe. Si le pouvoir politique s’oppose au troll, comme il s’oppose au hacker, c’est parce que ceux-ci font perdurer l’ancien système, l’internet des origines et contrevient « au projet néolibéral visant à produire un sujet flexible, auto motivé et performant. »[14].

Les analyses qui sont faites du troll sont fallacieuses : elles dissimulent les facteurs sociaux et les usages des dispositifs opérés par le troll au profit d’une étude axée sur l’idée d’un comportement en ligne comme phénomène individuel favorisant la condamnation et l’élimination du contrevenant. Présenté comme anormal, amoral, criminel à combattre, barbare menaçant l’équilibre, la stabilité et la tranquillité des espaces numériques, le troll nous semble être, en réalité, un processus social qui favorise le débat, la réflexion, la création.


[1] Jacques Derrida, De La Grammatologie, Les Editions de minuit, Paris, 1967, coll. « Critique », p. 185.

[2] « Messages grossiers ».

[3] On a ainsi pu voir des articles oscillants « entre platitudes (“Souvenez-vous : il est interdit de troller” – Tim Dowling “Dealing with trolls: a guide”), affirmations techno déterministes sur la vie privée (“L’ère de l’anonymat en ligne est sans doute bientôt terminée” – Owen Bowcott “Bill targeting internet ‘trolls’ gets wary welcome from websites”), et pure pédanterie (“Le terme a été détourné au point de devenir un de ces insipides synonyme” – James Ball “You’re calling that a troll? Are you winding me up?”) », Antonio Casilli, « Les trolls ou le mythe de l’espace public », Owni, 26 juin 2012. URL : http://owni.fr/2012/06/26/les-trolls-ou-le-mythe-de-espace-public/#footnote_2_114539, page consultée le 12 mars 2015.

[4] Émile Durkheim, « Contribution à Henir Dagan. Enquêtes sur l’antisémitisme », in Émile Durkheim, Textes II : Religion, morale, anomie, Editions de Minuit, Paris, 1975.

[5] David Cumin, « Ennemi », in Montbrial Thierry de, Klein Jean, Dictionnaire de la stratégie, PUF, « Grands Dictionnaires », Paris, 2000.

[6] François-Bernard Huyghe, « Croire contre », Les Cahiers de Médiologie. Croyance en guerre. L’effet Kosovo, n°8, Gallimard, Paris, 1999.

[7] Antonio Casilli, « Les trolls ou le mythe de l’espace public », Owni, 26 juin 2012.

URL : http://owni.fr/2012/06/26/les-trolls-ou-le-mythe-de-espace-public/#footnote_2_114539, page consultée le 12 mars 2015.

[8] Milad Doueihi, La Grande conversion numérique, Seuil, « La librairie du XXIe siècle », 2008, Paris, p. 85.

[9] Op. cit, Foucault, Surveiller et punir, p. 34-36.

[10] Michel Foucault, « Pouvoirs et stratégies », entretien avec Jacques Rancière, in Dits et écrits II, 1976-1988, Gallimard, Paris, 2001, p. 424-425.

[11] Ibid., « Le sujet et le pouvoir », p. 1060-1061.

[12] Antonio Casilli, « Les trolls ou le mythe de l’espace public », Owni, 26 juin 2012, URL : http://owni.fr/2012/06/26/les-trolls-ou-le-mythe-de-espace-public/#footnote_2_114539, page consultée le 12 mars 2015.

[13] « The point of the public sphere is obvious: it is supposed to be the location of those standards and measures that belong to no one but apply to everyone. It is to be the location of the universal. The problem is not that there is no universal–the universal, the absolutely true, exists, and I know what it is. The problem is that you know, too, and that we know different things, which puts us right back where we were a few sentences ago, armed with universal judgments that are irreconcilable, all dressed up and nowhere to go for an authoritative adjudication.

What to do? Well, you do the only thing you can do, the only honest thing: you assert that your universal is the true one, even though your adversaries clearly do not accept it, and you do not attribute their recalcitrance to insanity or mere criminality–the desired public categories of condemnation–but to the fact, regrettable as it may be, that they are in the grip of a set of beliefs that is false. And there you have to leave it, because the next step, the step of proving the falseness of their beliefs to everyone, including those in their grip, is not a step available to us as finite situated human beings. We have to live with the knowledge of two things: that we are absolutely right and that there is no generally accepted measure by which our rightness can be independently validated. That’s just the way it is, and we should just get on with it, acting in accordance with our true beliefs (what else could we do?) without expecting that some God will descend, like the duck in the old Groucho Marx TV show, and tell us that we have uttered the true and secret word. », Stanley Fish, « Postmodern warfare: the ignorance of our warrior intellectuals », Harper’s Magazine, Juillet 2002.

[14] Dominique Cardon. « Réseaux sociaux de l’Internet. » In: Communications, 88, Cultures du numérique Antonio A. Casilli (dir.), 2011, p. 145-146.

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