Le Troll, un ami qui vous veut du bien (ou presque). Partie 5 : Sociologie du troll

Contrairement à ce qu’en disent médias, corps médical et politiques, le troll, malgré son usage disrupteur des dispositifs participatifs en ligne, contribue au développement de celles-ci. En d’autres termes, comme l’écrit Antonio Casilli,

le trolling ne doit pas être considéré comme une aberration de la sociabilité sur Internet, mais comme l’une de ses facettes. Et les politiques ne peuvent le congédier ou le réprimer sans brider l’une des sources principales de changement et d’innovation de la sociabilité en ligne : le fait d’être confronté à des contenus, postures ou réactions inhabituels.[1] 

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Paul Downey CC BY

Éléments de définition

Le troll, écrit Anne Revillard, est quelqu’un qui (…) participe aux débats dans le but de perturber ceux-ci. Il se fait passer pour un participant honnête et en profite pour donner de faux conseils, ou pour se moquer insidieusement des autres membres, à travers des messages provocateurs. Son but est d’être pris au sérieux, pour que des débats se lancent autour de ses interventions. Un exemple permettra peut-être d’éclairer ce concept. Dans un groupe de discussion de motards (qui échangent des avis sur les différents modèles et des conseils techniques), un étudiant envoie un message provocateur, affirmant que son père est prêt à lui acheter la moto de son choix, et qu’il voudrait un avis sur tel modèle (une moto de collection, extrêmement chère) ; il demande aussi où il pourrait apprendre à conduire. Dans ce cas, le troll [le trolling] a bien marché : certains membres l’ont pris au sérieux [ce qui met en évidence la problématique de l’intention dans le trolling], d’autres l’ont reconnu comme troll et l’ont insulté [nous avons d’ailleurs été confronté à un problème similaire dans nos recherches sur 4chan], mais dans tous les cas, le débat s’est focalisé sur lui pendant un certain moment, ce qui était son but. Le troll a donc pour effet de déstabiliser l’équilibre de la communauté, en poussant les gens à se détourner du sujet de discussion qui les rassemble dans ce groupe précis.[2]

Non seulement cette excellente description de l’objet de notre étude met en exergue les problématiques intentionnelles et identificatoires qui nous intéressent mais elle montre bien que le troll ne peut en aucun cas être une « personne grossière » comme l’écrit Zoé William[3]. En effet, si un troll tenait des propos grossiers cela nuirait à sa raison d’être car de tels propos rebuteraient les utilisateurs au lieu de les faire réagir.

Typologie du troll

Dans son article « Pour une sociologie du #Troll »[4] , Antonio Casilli propose une typologie du troll. Il identifie ainsi quatre catégories :

  • « Le troll pur »[5], un « utilisateur bête et méchant »[6] dont la nature est éminemment contextuelle et engage une réaction directe de la part des autres membres de la communauté. Ces derniers se retrouvent investis de la fonction d’applicateurs de la norme sociale.
  • « Le troll hybride »[7], un « utilisateur combinant son activité de troll avec des habiletés d’un autre type »[8] et le sociologue de présenter le cas d’un troll hacker envahissant un service en ligne de propos obscènes lesquels semblent alors proférés par d’autres joueurs.
  • « Le troll réciproque ou volontaire »[9], « c’est un cas de figure qui se concrétise dans une interaction en ligne dans laquelle plusieurs individus sont réciproquement convaincus que “les trolls c’est les autres”»[10]. Pour le sociologue, cette explication est intéressante car elle s’oppose à l’idée psychologique d’un troll animé par des penchants narcissiques.
  • « Le troll revendicatif »[11], un usager mécontent manifestant sa frustration par l’envoi de messages décalés ou agressifs.

Pour résumer, et si l’on en exclut les problématiques qu’induisent les couples identification-dissimulation et intention-perception, une analyse sociologique de la figure du troll met en évidence une figure qui montre aux usagers que le monde leur échappe. Le troll est le saboteur de cette « machine à moudre les opinions »[12] qu’est le web participatif.

Si la typologie d’Antonio Casilli nous semble tout à fait pertinente et en accord avec nos propres analyses, trois remarques sont néanmoins à faire. En effet, dans sa typologie, le sociologue signale la nécessaire itération, disruption et contextualisation du comportement d’un troll. Or, c’est selon nous faire fi de la problématique d’identification que de présenter le trolling ainsi. La disruption qu’opère le trolling est une disruption qui ne peut être perçue comme telle dans son concept : le troll identifié n’est plus qu’un farceur.

La deuxième remarque portera sur l’affirmation qu’il fait quant à la présentation du trolling comme « propriété émergente du système social qu’est une communauté en ligne, où le tout est toujours moins civilisé et plus conflictuel que la somme des parties »[13]. Si nous ne mettons pas en doute l’analyse du chercheur, son sous-entendu nous apparaît contestable. En effet, selon notre étude, le troll n’est en rien un être non-civilisé, il est en réalité la représentation d’une civilisation différente. Le troll se fait porte-parole d’un internet originel axé sur le débat et le partage des cultures. C’est même faire preuve d’un certain « relativisme culturel »[14] que de postuler l’absence de caractère civilisé du troll.

Enfin, notre dernier point d’achoppement s’attardera quant à lui sur le terme « agressif »[15] qu’utilise l’auteur dans sa définition du « troll revendicatif »[16]. Un troll n’est, ainsi que nous l’avons et que l’allons démontrer, jamais agressif car le trolling doit pour fonctionner ne jamais supposer la défiance de l’usager. Le trolling peut entraîner l’agressivité des usagers mais il ne sera lui-même jamais haineux ou inflammatoire. Ces deux positions relevant alors d’attitudes respectivement attribuables au hater et au flamer. En effet, ainsi que l’explique Antonio Casilli,

On est troll pour provoquer des changements dans le positionnement des individus dans les réseaux. Parfois il s’agit de contester certaines autorités et hiérarchies qui se créent dans les forums de discussion ou dans les communautés en ligne – ces trolls sont là pour faire émerger de nouveaux contenus.[17]

Antonio Casilli défend l’idée que le troll enrichit finalement la qualité du web en renforçant la communauté contre lui. Cette idée, à laquelle nous convenons bien volontiers, repose cependant sur un postulat auquel, en revanche, nous ne souscrivons pas. En effet, le troll n’est, selon nous, troll que lorsque son usage est dissimulé. Or lorsqu’une communauté est liguée contre lui c’est qu’il est identifié et n’agit plus. Le troll identifié est un marginal gênant.

Sur internet, les identités discursives sont relativement volatiles et fugaces : chacun peut, à un moment ou un autre occuper la position sociale du troll pour peu que ses propos soient jugés impertinents, c’est-à-dire en décalage avec le contexte dans lequel ils interviennent. [18] 

Si nous sommes absolument convaincus de la justesse de cette déclaration basée sur les recherches d’Antonio Casilli, sa justification nous semble, elle, en contradiction avec nos idées. Ce n’est pas, d’après notre analyse, le regard, le jugement de l’autre, de celui qui est confronté au trolling mais bien l’intention du troll qui fait le troll. En effet, le troll ne peut troller s’il est nommé.


[1] Antonio Casilli, « Pour une sociologie du #Troll ».

URL : http://www.bodyspacesociety.eu/2012/03/24/pour-une-sociologie-du-troll/ page consultée le 28 février 2015.

[2] Anne Revillard, « Les interactions sur l’Internet  », Terrains & travaux, n° 1, 2000, p. 112.

[3] « Nous ne devrions pas les appeler ‘trolls’. Nous devrions les appeler personnes grossières. [« Calling trolls « trolls » probably doesn’t help. We should call them rude people. »] », Zoé Williams, « What is an internet Troll? », The Guardian, 12 juin 2012.

[4] Antonio Casilli, « Pour une sociologie du #Troll », op.cit.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] Ibid.

[14] « L’attitude la plus ancienne, et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides puisqu’elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés dans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles, morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. », Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire, Gallimard, Paris, 2007, p.19.

[15] Antonio Casilli, « Pour une sociologie du #Troll », op. cit.

[16] Ibid.

[17] Extrait de Jean-Olivier Pain (2011) On en parle : interview avec Antonio Casilli, Radio Suisse Romande (RSR).

[18] Clément Sénéchal, « Les sociabilités neuves des communautés d’information », Mediapart, 11 févr 2011, URL : http://blogs.mediapart.fr/edition/club-acte-2/article/110211/les-sociabilites-neuves-des-communautes-dinformation, page consultée le 12 mars 2015.

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