Le Troll, un ami qui vous veut du bien (ou presque). Partie 6 : Interroger le trolling

La constitution d’une archive relative aux pratiques de trolling se heurte à problématique de collecte des traces. Ces opérations de l’archive fondamentalement politique car déterminant un certain pouvoir-faire de la culture[1] sont dans le cas du trolling numérique limitées par le dispositif même de la parole originelle du troll : la /b/ board du forum 4chan dont la programmatique est fondée sur un principe d’anonymat et de suppression automatisée[2] du matériel partagé. Mais plus avant, la question de la collecte implique de s’interroger tant sur les usages et sur les inscriptions qu’opère le troll. Il faut questionner nos concepts, les passer sous le prisme de notre sujet et objet afin de mieux penser leur collecte et leur analyse à la suite.

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La question des archives

Seule l’archive, postule Michel Foucault[3], permettrait de saisir la dynamique historique des pratiques et donc les rapports de savoir et de pouvoir. Archiver le trolling supposerai donc de capter via « des opérations qui lui donnent naissance »[4], un discours précis. En d’autres termes, en collectant un ensemble de pratiques discursives et non-discursives que l’on regrouperait sous le nom de pouvoir, se produirait un savoir capable « d’assurer et de réitérer le mécanisme de sa propre production : on [pourrait] ainsi parler d’une véritable production du pouvoir dans laquelle le savoir joue un rôle moteur »[5].

Cependant, capter les opérations qui donnent naissance au trolling suppose de l’identifier. Or, cette identification est rendue difficile à cause de « la tension permanente entre les formes inscrites dans les objets »[6] et, ce que Yves Jeanneret nomme, les « prédilections sémiotiques c’est-à-dire des manières particulières, socialement constituées, des les saisir, les identifier et les mobiliser »[7]. Autrement dit, le trolling est un usage à la fois pérenne lorsqu’il est inscrit dans un espace, dans une forme, mais éphémère car en perpétuelle évolution et actualisation.

La question des usages

Notre choix d’user du terme d’usage pour caractériser le trolling se fonde sur la spécification qu’en fait Michel de Certeau à savoir qu’il est, une opération, une pratique confrontée à quelque chose disposé face à elle et manifestant ainsi la marque d’un pouvoir lequel exerce alors une contrainte susceptible d’être redéfinie, contournée[8]. Le trolling opère comme un usage du web en cela qu’il affirme une autonomie des pratiques[9]. Autonomie relative car se constituant au sein même de l’espace dont elle prétend s’affranchir. En d’autres termes, « pour être communiqué, l’usage doit être intégré aux propriétés du média, selon une modalité de représentation (sémiotique) et de manipulation (opératoire) »[10] comme l’écrit Yves Jeanneret. Dans notre cas, le trolling, dont l’efficacité dépend de la dissimulation doit donner l’illusion qu’il respecte les normes inhérentes au dispositif.

La question de l’inscription

Nous choisissons d’étudier le trolling au sens des espaces numériques de pratiques collaboratives ou dispositifs participatifs en ligne. « L’innovation met en jeu la pluralité de nos espaces : espace fréquenté, espace de communication, espace de projection imaginaire, espace d’inscription et d’enregistrement »[11] écrit Yves Jeanneret dans son article consacré aux harmoniques du web. Le caractère du web comme espace d’inscription et d’enregistrement semble être celui à analyser dans notre étude. Cependant, avant de nous jeter à corps perdu dans l’analyse peut-être nous faut-il interroger les lieux même d’expression et questionner la représentation du dialogue en écrit au sein des médias informatisés.

En effet, nombre sont les penseurs de la communication pour qui le « texte n’est jamais un dialogue »[12]. Comme l’écrit Paul Ricœur :

à la différence de la situation dialogale, où le vis-à-vis est déterminé par la situation même de discours, le discours écrit se suscite un public qui s’étend virtuellement à quiconque sait lire. L’écriture trouve ici son effet le plus considérable : l’affranchissement de la chose écrite à l’égard de la condition dialogale du discours ; il en résulte que le rapport entre écrire et lire n’est plus un cas particulier du rapport entre parler et écouter.[13]

Et Catherine Kebrat-Orecchioni d’ajouter :

La notion d’interaction implique que le destinataire soit en mesure d’influencer ou d’infléchir le comportement du locuteur de manière imprévisible alors même qu’il est engagé dans la construction de son discours (…). Ce qui exclut d’abord le discours monologal avec destinataire absent, qu’il soit oral ou écrit, monologique ou dialogique ; mais aussi le dialogue avec réponse en différé, comme les correspondances (même électroniques).[14]

La logique diatextuelle

Lorsque nous traitons des lieux d’expression du troll comme lieux en ligne ou s’établit un dialogue c’est en réalité d’une « co-présence des signes cohabitant à l’écran et non pas celle des émetteurs et récepteurs séparés dans le temps et dans l’espace »[15] dont il s’agit. Il conviendrait alors, d’user, avec Olivier Fournout, du néologisme de diatextes. Aussi dirons nous pour qualifier les inscriptions inhérentes aux trolling, aux usages du troll « qu’il y a texte de dialogue lorsque au moins deux diatextes se côtoient dans un cadre, sur une surface, et nous dirons que “diatexte” désigne un des pôles dans la paire (au moins) de blocs de texte adossés, affectés, implicitement ou explicitement, de fait ou en fiction, à des énonciateurs différents »[16].

Quant à l’organisation de ces lieux d’expression, ces espaces numériques de pratiques collaboratives, il s’agira d’une organisation dite de structure diatextuelle en cela que « la structure vue à l’écran est diatextuelle »[17]. Cette définition est importante car elle permet de démontrer que le troll intervient « dans les formes et selon des logiques que d’autres, les créateurs d’architextes, ont décidées »[18]. De plus,  en interrogeant ainsi les conditions d’expression du trolling nous mettons en avant la complexité de l’analyse de ce texte au sens large, de ces usages, que nous prétendons mener. En effet, c’est au sein d’une triple intégration que le trolling prend son sens, entre le contenu linguistique, le contexte et l’image du texte. Prendre le trolling comme diatexte c’est prendre « le texte de dialogue comme original et formateur » et mettre en évidence que « les écrits d’internet font plus que servir des desseins d’information et de rationalisation. [Qu’] ils instituent des rapports humains inédits : (…) ils forgent des pouvoirs, en forcent d’autres ». Or ces rapports de pouvoirs sont aussi ceux que nous allons tâcher de révéler.


[1] Cf. Yves Jeanneret, Penser la trivialité. Volume 1 : La vie triviale des êtres culturels, Hermès-Lavoisier, Paris, coll. « Communication, médiation et construit sociaux », 2008.

[2] Tout post dépassant la 10e page (chaque page autorisant 15 fils de discussion ou thread) est automatiquement et systématiquement effacé. Chaque post nouveau faisant descendre le post précédent et chaque réponse à un post le faisant remonter (dans la limite d’un certain nombre de réponse).

[3] Michel Foucault, L’Archéologie du savoir, Gallimard, Paris, coll. « Bibliothèque des Sciences humaines »,‎ 1969, p. 232-255.

[4] Michel Foucault, « La Naissance d’un monde », in Dits et Ecrits t. I, 1954-1969, NRF-Gallimard, Paris 1994, p. 786.

[5] Francesco Paolo Adorno, « Foucault et les institutions », in La Production des institutions, Christian Lazzeri (dir.), Presses universitaires Franc-Comtoises, Paris, coll. « Annales littéraires », 2003, p. 278 (note 2).

[6] Yves Jeanneret, « Usages de l’usage, figures de la médiatisation », Communication et langages, n° 151, 2007, p.16.

[7] Ibid.

[8] « Ces opérations d’emploi – ou plutôt de réemploi – se multiplient avec l’extension des phénomènes d’acculturation, c’est-à-dire avec les déplacements qui substituent des manières ou “méthodes” de transiter à l’identification par le lieu. Cela n’empêche pas qu’elles correspondent à un art très ancien de “faire avec”. Je leur donne le nom d’usages […] ». Michel de Certeau, L’Invention du quotidien : les arts de faire, Paris, Gallimard, 1990, p. 52.

[9] Nous nous référons ici à la vision des usages telle qu’énoncée par Roger Chartier dans ses ouvrages consacrés au livre et à l’édition.

[10] Yves Jeanneret, « Les Harmoniques du Web : espaces d’inscription et mémoire des pratiques », Médiation et information, n°32, 2011, p. 38.

[11] Yves Jeanneret, « Les Harmoniques du Web : espaces d’inscription et mémoire des pratiques », Op. cit., p. 32.

[12] Roland Barthes, Le plaisir du texte, Seuil, 2000, p.93.

[13] Paul Ricoeur, Du Texte à l’action, Essais d’herméneutique II, Points Seuil, 1998, p.125.

[14] Catherine Kerbrat-Orecchioni, Le Discours en interaction, Armand Colin, 2005, p.17.

[15] Olivier Fournout, « Diatextes », Communication & Langages, n° 156, Juin 2008, p. 6.

[16] Olivier Fournout, « Diatextes », op. cit., p. 7.

[17] Olivier Fournout, « Diatextes », op. cit., p. 8.

[18] Yves Jeanneret, Emmanuël Souchier, « Ecriture numérique ou médias informatisés ? », Pour la science, Du signe à l’écriture, Dossier hors série, n° 33, 2001-2002, p. 104.

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