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Les politiques publiques doivent impulser un numérique social et écologique

D’un clic, sur le mulot, tout devient possible…

Trop souvent le numérique, lorsqu’il est présenté aux décideurs ou aux citoyens, l’est par des compagnies, des entités privées, qui, au sein d’une économie de marché, ont pour objet principal de dégager rapidement le bénéfice le plus important et d’assurer soit leur rachat, soit leur pérennisation. C’est ainsi que sont présentés, à des rythmes effrénés, des matériels et des technologies qui, répondant à un besoin qu’elles créent parfois de toutes pièces, flattent le désir du consommateur. Plus encore, ces entreprises organisent également l’obsolescence technique des produits qu’elles offrent afin d’inciter l’usager à renouveler sans cesse sa flotte d’appareils. S’il peut parfois s’agir de pratiques douteuses, sur le plan légal, liées à l’usure programmée de certaines pièces, il s’agit bien plus souvent d’une accumulation de mises à jour et de fonctionnalités logicielles qui finissent par rendre inopérante la machine qui les propulse.

Or, le numérique devrait – bien davantage qu’un ensemble de gadgets visant à accélérer la vie des individus en automatisant certaines de leurs tâches – être considéré comme une nouvelle ontophanie : à la fois perception et façon d’être au monde. Toutefois – et c’est là le second écueil inhérent aux TIC et aux techs – il s’agit de se garder du solutionnisme technologique et de son pendant politique : le capitalisme de surveillance. En effet, le numérique, s’il irrigue désormais la majeure partie des domaines locaux et nationaux, ne peut être ni considéré comme la réponse à toutes les difficultés d’administration de la cité (ce qui conduirait à retomber dans les travers à la gadgetisation) ni comme un moyen de contrôle de ses habitants (ce qui conduirait à les réduires à un ensemble de données mesurées, captées, croisées…). En d’autres termes, il convient de se garder de la production d’un essentialisme d’amalgames et d’algorithmes.

S’il est d’une part, dans toute société moderne, essentiel d’encourager l’innovation et le progrès technologique et s’il est, d’autre part, utopique ou irréaliste de vouloir s’affranchir des lois du marché, il ne reste aux décideurs soucieux de s’inscrire dans les bouleversements sociaux actuels qu’à proposer une alternative éthique et solidaire : un numérique inclusif et encapacitant (1) qui s’attache à réduire son impact sur l’environnement (2) .

1. Proposer un numérique inclusif et encapacitant

L’Inclusion numérique comme pierre angulaire

13 millions de Français sont éloignés du numérique, 13% des plus de 18 ans ne se connectent jamais à Internet et 14 % ont renoncé à l’utiliser faute de compétences. Près d’un tiers des Français majeurs ne disposent ni d’adresse mail, ni d’un compte sur un réseau social, les trois quarts ne font pas leurs démarches administratives en ligne. Ce qu’il est commun d’appeler la fracture numérique regroupe des réalités différentes bien que pouvant partir d’un postulat unique : le numérique accroît les inégalités. Ainsi les ruraux, les précaires, les peu ou pas diplômés sont aussi les plus inquiets et les plus en difficultés au moment d’utiliser un ordinateur.

Néanmoins, même s’il est un facteur aggravant (66% des non-internautes ont plus de 65 ans), la question de l’âge ne doit pas être pensée comme primordiale car contrairement aux idées reçues les digital natives n’existent pas, toute maîtrise d’une numérique résulte d’une acculturation. Aussi, il semble plus pertinent de s’attacher à accompagner les individus dans une perspective sociale et intergénérationnelle. Ainsi, une adaptation territoriale – au plus près du terrain et des besoins réels – des propositions de formation et un accompagnement humain personnalisé généreraient à la fois un engagement plus important autour du principe de communauté mais également, in fine, ce lien social que le numérique est bien souvent accusé d’avoir brisé.

Nombreux sont les décideurs qui s’inquiètent des coûts de ces mesures et de leur intégration dans des environnements budgétaires toujours plus contraints. L’investissement est en réalité bien moins important qu’il n’y paraît et les externalités positives bien plus nombreuses que celles qui se donnent à voir dès le premier regard. En effet, les structures existent déjà pour accueillir cette population en difficulté avec le numérique : bibliothèques, maisons de quartier ou de l’emploi, EPN, centres sociaux… il s’agit avant tout de les adapter à ces nouveaux besoins mais également d’organiser leur mise en réseau afin de pouvoir sinon apporter immédiatement la réponse adéquate, du moins réorienter au mieux le demandeur. La véritable implication financière, le nerf de la guerre, réside, comme souvent, dans l’humain. Sans une réorganisation des temps de travail et une formation continue autour des questions de l’inclusion et de la littératie numérique, l’accompagnement restera marginal ou inefficace.

L’Encapacitation comme moyen de bâtir ensemble

Il est, dans un premier temps – pour les personnes les plus éloignées du numérique – impératif de procéder à un enseignement des fondamentaux (création d’une adresse mail, mise en place de coffre-fort numérique pour les SDF, découverte des navigateurs et moteurs de recherche, des outils de bureautique…) afin de permettre une meilleure intégration des ces dernières au sein de la société. Cependant, l’inclusion numérique ne saurait être qu’une étape d’une politique publique au long cours destinée à assurer l’empowerment (ou encapacitation) citoyen.

Dès lors et en parallèle de ces formations de bases, il convient de développer notamment avec les associations du territoire, une offre qualifiable de “secondaire” au sens pédagogique du terme. Des ateliers, des conférences, d’un niveau technique plus avancé qui permettraient au citoyen de saisir la culture numérique dans sa globalité afin de pouvoir à termes reprendre le contrôle des dispositifs qu’il utilise ou à défaut être conscient de l’usage qu’il est fait de ses données. En d’autres termes, il s’agit pour les décideurs de faciliter l’inscription de tous au sein de cet écosystème informationnel et de faire du consommateur, un consom’acteur.

Cependant, ce processus, qui pourrait lui même être divisé en différentes étapes, doit être accompagné d’une prise de position politique claire et exemplaire. Ainsi, la collectivité peut-elle, par exemple, s’engager en interne sur le chemin du logiciel libre qui contribue à moyen terme à une meilleure adaptation des systèmes d’informations, à une baisse des coûts logiciels, à la montée en compétence de ses agents (ainsi qu’à l’attractivité de ses services) et à l’interopérabilité, soit la capacité pour des systèmes à communiquer ensemble aisément. Il s’agit également de faire entrer le territoire dans l’ère de la transparence : ouverture des données produites (open data), communication directe sur les réseaux sociaux, par mail mais également via des ateliers de coconstruction des politiques publiques, des débats citoyens. Bref, l’écoute en ligne ne doit pas se faire au détriment d’une écoute directe in situ, au contact mais bien être complémentaire afin de fournir un service optimal.

En démontrant – par le discours et par l’exemple – que le numérique peut à la fois contribuer à générer du lien social en plaçant l’humain au cœur du dispositif et être un outil au service de la démocratie et non plus exclusivement un symbole mercantile, la politique publique pourra neutraliser les arguments technophobes et par là-même le rejet absolu des technologies qui participent d’un isolement de l’individu.

2. Un numérique écologique

Nombreuses sont désormais les voix qui s’élèvent et s’inquiètent de l’impact environnemental des technologies : le “virtuel” n’existe pas, il consiste en une accumulation de médiums, d’équipements, permettant l’accès au média, à l’information. Or, le secteur du numérique, dans son organisation actuelle, consomme une énorme quantité d’énergie (le think tank The Shift Project estime ainsi que la part d’émissions de gaz à effet de serre atteindrait les 4/% en 2020. A titre de comparaison, celle du transport aérien civil est estimé à 2% en 2018), de matière première limitée (les fameuses terres rares) et produit des déchets souvent difficile à traiter. Gérer ces nouvelles problématiques, implique d’inscrire les politiques publiques au sein d’un mouvement d’incitation à la “sobriété numérique” (Hugues Ferreboeuf). Les citoyens et les acteurs privés doivent, bien évidemment, être partie prenante de cet effort mais il est de la responsabilité du décideur public national comme local de mettre en place les conditions de la “transition carbone” et d’impulser cette dernière.

La dématérialisation est matérielle

Les espoirs accompagnant les promesses de dématérialisation des documents et processus administratifs se sont vite heurté à une double réalité :

Si le premier point de la liste est aujourd’hui relativement admis par les pouvoirs publics, le second apparaît encore comme contre-intuitif. En effet, victime d’une communication politique qui peinait à saisir le fonctionnement des ordinateurs et des réseaux (comment ne pas penser au “mulot” de Jacques Chirac ou au “Bon coin” de Nicolas Sarkozy) et d’institutions dont l’organisation était alors peu en phase avec “l’agilité” requise par l’informatique, le citoyen s’est tourné vers le seul discours disponible : celui des entreprises de la Tech… Mais loin de chercher à servir le bien commun, cette parole marketing visait à bâtir un écosystème d’incitation à la consommation.

Pour atteindre ce dessein, les publicitaires se sont focalisés sur la miniaturisation et la dissimulation. Si, hier, la miniaturisation était celle de l’objet, toujours plus petit et toujours plus performant, le paradigme s’est, aujourd’hui, transformé : la miniaturisation est devenu concentration. En effet, grâce aux smartphones – de plus en plus larges – l’individu peut opérer de plus en plus de tâches. L’idée reste la même, il s’agit de réunir dans un minimum d’espace, un maximum de fonctionnalités. La dissimulation reposait sur un autre ressort, celui qui a donné naissance au concept du “virtuel” symbolisant, au sein d’une économie mondialisation, l’atténuation (si ce n’est l’abolition) des frontières. Ainsi, désormais, le terme de cyberespace est communément admis pour parler du web, le Wifi et la Bluetooth cachent le fil tandis que le Cloud fait disparaître le disque dur.

Or, si ces deux incarnations du progrès technologique ont généré un renouvellement permanent du désir de consommation elles ont également faussé la perception de l’empreinte énergétique. Car, qui peut penser qu’un smartphone – plus petit qu’un ordinateur – ou qu’un Cloud – invisible –  impacte l’environnement de sa production (exploitation des terres rares) à sa destruction (gestion de la batterie comme déchet) en passant par son utilisation (consommation d’énergie) ? Le décideur doit se saisir de cette problématique et, en responsabilité, oeuvrer pour la sobriété numérique. Cette dernière peut passer par des actions de sensibilisation du citoyen, des entreprises comme des agents publics à l’empreinte énergétique qu’ils produisent.

Une autre solution pourrait reposer sur la production locale d’une énergie renouvelable (au sein d’un système distribué) associée à une gestion par smart grids. Le smart grid, ou réseau électrique intelligent permet d’optimiser la production, la distribution, la consommation voire le stockage énergétique d’un réseau électrique. Il réduit les pointes de production ce qui permet à la fois de diminuer les risques de surconsommation et de réduire les coûts. De fait, il concourt également à la réduction des gaz à effet de serre. Toutefois, certaines inquiétudes relatives aux ondes et à l’usage des données personnelles demeurent quant au lien des smart grids avec les smart meters ou compteurs communicants. Enfin, le développement des réseaux électriques intelligents (couplés ou non avec les fameux compteurs communicants) implique des impératifs plus techniques d’interopérabilité (soit la capacité de plusieurs systèmes à communiquer ensemble) que seule une adoption du logiciel libre par les pouvoirs publics semble pouvoir garantir.

Mais, bien que l’apport smart du numérique à l’optimisation écologique participe de l’amélioration des systèmes et des services en leur permettant de s’adapter aux besoins réels des populations, il ne suffira pas à répondre au défi écologique à venir.

Mettre la transition numérique au service de la transition écologique

Aussi, comme l’expliquent la Fondation internet nouvelle génération, GreenIT.fr, le WWF France et l’Institut du développement durable et des relations internationales dans leur livre blanc consacré au sujet, il faut “considérer le numérique sous un autre angle, celui d’une force de transformation des pratiques, de la nature même des produits et services, des organisations, des modèles économiques, des jeux d’acteurs” : c’est la fameuse “disruption” numérique sur laquelle le décideur public peut s’appuyer pour transformer en profondeur les modèles dominants. Car, si l’inscription des territoires au sein des propositions de la Smart city apparaît inéluctable, il semble, dans le même temps, impératif que ces nouvelles ouvertures ne deviennent pas de nouvelles enclosures qui réduisent habitants et consommateurs à leurs traces et comportements à des fins publicitaires ou policières.

Afin de dépasser ce redoutable écueil, le décideur public doit penser vers la Smart city et au-delà. Plutôt qu’un moyen de privatiser la cité et d’asservir le citoyen, la transition numérique et la transition écologique peuvent agir de concert au service des communs. En d’autres termes, les politiques publiques devraient s’attacher sinon à organiser du moins à s’inscrire dans le partage de méthodologies et de stratégies d’action communes à ces évolutions. Tout repose sur la capacité des acteurs à innover au croisement de ces deux transitions qui irriguent désormais – avec l’accessibilité par trop oubliée – l’ensemble des domaines de la société. La collaboration avec les acteurs qui oeuvrent déjà à l’invention et à la conception de produits et services numériques responsables, accessibles et respectueux de la vie privée peut être une piste pertinente : l’administration, qu’elle soit nationale ou territoriale, évolue désormais dans un environnement concurrentiel. Aussi, il est urgent qu’elle oeuvre dans l’agilité, qu’elle désilote ses pratiques et qu’elle co-construise des services et solutions responsables dans un souci toujours renouvelé de réduire l’empreinte environnementale.

Les solutions existent et c’est au secteur public de les impulser voire de les piloter. Ainsi, la FING et ses partenaires proposent par exemple de réduire l’empreinte écologique du numérique en s’attachant à privilégier le recyclage, la réparation ou la mise à niveau des matériels informatiques. L’économie circulaire n’est pas incompatible avec le fonctionnement des collectivités ou des administrations. Bien au contraire, au sein des territoires c’est même un moyen de dynamiser l’économie locale. La durabilité des produits informatiques peut également être améliorée grâce à un plus grand recours aux systèmes d’exploitations et aux  logiciels libres. En effet, ceux-ci sont moins gourmands en ressources (ce qui contribue à lutter contre l’obsolescence programmée) et impliquent une montée en compétence des agents publics.

Un autre point d’impact pourrait reposer sur la capacité de l’action publique à mobiliser, sensibiliser les citoyens autour des écosystèmes qu’elle organise. Les données publiques et leur réutilisation, particulièrement leur représentation, sont un pilier de cette pédagogie incitative tout comme l’est la généralisation d’espaces dédiés aux nouvelles pratiques et exigences d’accès que : fablabs, tiers lieux, espaces de coworking. Au sein de métropoles dans lesquelles le mètre carré atteint des sommes effarantes, réactualiser le vieux rêve de l’informatique comme moyen d’abolir les distances et les déplacements est un impérieux besoin. Le télétravail, la formation à distance tout comme l’organisation horaire assouplie apparaissent désormais comme les conditions sine qua non d’une administration moderne, efficiente et résiliente.

Enfin, il appartient aux décideurs publics de s’engager auprès des investisseurs et des innovateurs en faisant des territoires qu’ils gouvernent des espaces d’accueil et d’expérimentation numérique et écologique. Des appels à projets, des dispositifs de soutien, des référentiels d’évaluations voire des programmes de labellisation des innovations sont autant de pistes pour une approche locale et sociale de l’éco-conception.

 

La culture numérique, c’est un fait, impacte et irrigue désormais chaque aspect et niveau de nos sociétés occidentales. La question du changement climatique et de la transition écologique est devenue – peut-être trop lentement – au fil des ans, un sujet majeur des politiques publiques. A la croisée des chemins, les pouvoirs publics sont à un moment charnière de leur existence : concurrencés jusque dans leurs fonctions régaliennes par les géants du web, ils se doivent d’adapter leurs organisations et leurs propositions afin de ne pas abandonner les principes du service public aux puissances d’argent tout en s’assurant de protéger la planète. Mais s’il s’agit, pour les décideurs locaux ou nationaux, de ne pas se voiler la face quant au risque que font peser ces multinationales tentaculaires sur les démocraties, il convient également de ne pas céder aux affres de la technophobie qui voudraient faire de l’informatique la victime expiatoire du réchauffement climatique.

Numérique, social et environnement ne sont pas antinomiques. Bien au contraire, inscrits au sein de politiques publiques partenariales et transversales, ils peuvent devenir les moteurs d’une société moderne et responsable.